Libertés

Vie sauve pour Fayad Ashraf

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En février 2013, nous avions dû nous mobiliser pour tenter de sauver le poète Mohamed Al Ajami, dit Al Dhib, condamné à mort au Qatar pour avoir écrit, suite à la Révolution du jasmin en Tunisie, un poème qui déplaisait aux émirs. Finalement, sa peine avait été commuée en quinze ans de prison !
Aujourd’hui, c’est d’Arabie Saoudite que nous vient l’annonce de la condamnation à mort d’un autre intellectuel : le poète palestinien Fayad Ashraf, pour crime d’apostasie.

En août 2013, il a été arrêté suite à une plainte déposée par le Comité pour la promotion de la vertu.
Il a été relâché, mais en janvier 2014, il est à nouveau arrêté.

Il lui est reproché d’avoir, lors d’une soirée avec des amis, tenu des propos athées, et d’avoir publié en 2007 au Liban un recueil, Instructions internes, dont les poèmes seraient d’inspiration athée. À cela s’ajoute le fait que ce poète (qui a représenté l’Arabie saoudite à la Biennale de Venise) porte les cheveux longs… et que l’on a trouvé dans son portable des photos de femmes, qui étaient des amies à lui.

Pour la peine, il a d’abord été condamné à quatre ans de prison et 800 coups de fouets.
Ses papiers d’identité lui ont été confisqués lors de son arrestation en janvier 2014 et il n’a pas pu faire valoir son droit à une défense véritable.

Fayad Ashraf a publiquement protesté de son innocence et récusé l’apostasie. Mais lors d’un nouveau procès, tenu en novembre de cette année, le juge a répliqué que le repentir et le pardon relevaient de Dieu, mais que la justice des hommes devait passer et qu’il fallait donc le condamner à mort.

Les poètes ne sont évidemment pas les seules victimes de ce fascisme islamique. Mais il est vrai qu’ils sont souvent en première ligne car la poésie, par nature, s’oppose à l’interdiction de créer et d’imaginer. Il y a bien sûr quelques grands mystiques dans l’histoire de la poésie arabe (et qui furent souvent persécutés), mais il n’y a pas de poètes "religieux". La plupart des poètes ont écrit à l’écart des dogmes, pour chanter le caractère éphémère et précieux de la vie, ils ont souvent chanté le vin (comme chez Abu Nuwas) et l’amour.
L’Arabie saoudite participe au Conseil de l’ONU pour les droits de l’Homme (HRC) et a même été récemment élue à la présidence du groupe consultatif. Mais, comme le fait remarquer le Pen Club international, la sentence prononcée contre Fayad Ashraf est une violation de l’article 18 de la Charte universelle des droits de l’Homme qui stipule que « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction… » L’Arabie saoudite est ainsi clairement en contravention avec les droits qu’elle est censée défendre au sein du comité de l’ONU. Aujourd’hui, l’Arabie (seul pays au monde à être baptisé du nom de la famille régnante) bat des records en matière de tortures et de décapitations. Et cela ne semble pas poser de problèmes aux "démocraties occidentales", et en particulier au gouvernement français qui continue de faire des affaires, de vendre des armes et de courtiser les pétromonarchies du Golfe.

Lundi, 14 décembre, nous tiendrons un meeting poétique "Vie sauve pour Fayad Ashraf", à 20 heures à la Maison de la poésie de Paris, 157 rue Saint-Martin. Des poètes français et arabes ainsi que diverses personnalités liront ses poèmes et témoigneront.
(Ce meeting est organisé par la Biennale Internationale des poètes en Val-de-Marne, le Pen Club, le Printemps des poètes, avec le soutien de la SGDL, de l’Union des poètes et du WPM, le mouvement mondial des poètes).

* Francis Combes

Deux poèmes de Fayad Ashraf :

Asile

Asile : se tenir debout dans une queue
pour qu’on vous donne une bouchée de pain.
Se tenir debout et attendre ! Quelque chose que ton grand père était accoutumé à faire…
sans en savoir le pourquoi.
La bouchée ? C’est toi
La patrie ? Une carte à ranger dans ton portefeuille.
L’argent ? Des papiers avec les portraits des Dirigeants.
La photo ? Un substitut en attendant ton retour.
Et le retour ? Une créature mythologique, dans une conte de ta grand-mère.

(traduit de l’anglais par Francis Combes)

Les moustaches de Frida Kahlo

Je vais ignorer l’odeur de la boue le reproche à la pluie et le chagrin dans ma poitrine depuis longtemps
Je chercherai une consolation qui convienne à ma situation qui ne permet pas d’expliquer tes lèvres comme je le désirerais
Ou de secouer les gouttes de rosée sur tes mamelons qui tendent vers la rougeur
Ou d’apaiser la folie qui me gagne chaque fois que je me rends compte que tu n’es pas à mes côtés à cet instant
Tu ne seras pas ainsi…quand je serai contraint de justifier mon silence auquel me condamne la nuit
Fais semblant que la terre est silencieuse comme nous l’apercevons de loin et que tout ce qui s’est passé entre nous n’a pas été plus qu’une lourde plaisanterie qui ne devrait pas être à ce point !

Que penses-tu de mes journées que j’ai pris l’habitude de passer sans toi !
De mes mots qui s’évaporaient rapidement
De ma grande douleur
Des nœuds qui se sont installés dans ma poitrine comme des algues séchées.
J’ai oublié de t’informer…que je me suis habitué à ton absence du point de vue pratique
Et que les espérances ont égaré leur chemin vers tes désirs
….
Je vais être obligé de ruser avec ma mémoire
Et prétendre que je dors bien
Déchirer ce qui reste de questions
Les questions qui cherchent à se justifier pour obtenir des réponses convaincantes
Après que j’ai fait tomber toutes les numérotations habituelles
Par pure raison personnelle

Laisse le miroir t’expliquer combien tu es belle
Enlève mes paroles qui s’entassent comme la poussière
Respire profondément, souviens-toi combien je t’ai aimée comme cela est devenu un simple toucher électrique
Qui a failli être la cause d’un grand incendie…dans un entrepôt vide !

(Traduit de l’arabe par Tahar Bekri)

Paru dans Cerises n° 274, le 11/12/2015

, 12 décembre 2015