Alternative

Sur les creusets de la construction du politique.

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Pouvoir(s) institutionnel(s), mouvements sociaux, mouvement populaire, temps long, échéances à court et moyen termes dont les échéances électorales : quels creusets pour construire "le" politique ? Bien avant l'AG du mouvement Ensemble !, mais aussi en lien avec ce temps de discussion et de décision, ces débats ont eu lieu sur la liste de discussion des communistes unitaires. Extraits de tous derniers échanges au lendemain de cette AG.

Institutionnel ou mouvement(s) et expérimentations

"Petit compte-rendu (subjectif) de l’AG d’Ensemble"

Pierre Zarka, 13 juin

1) Le samedi matin : un débat sur ce que nous tirons des mouvements actuels en matière de conception de la politique.

Les rapports introductifs et la plupart des interventions ont tenu à souligner combien ces mouvements portaient l’aspiration à une autre organisation de la société. Mais aussi que la déligitimation du pouvoir dépassait la déligitimation du pouvoir en place pour interroger les rapports de subordination devant tout pouvoir institutionnel. Ils étaient, à juste titre, jaloux de leur autonomie à l’égard de quelque institution que ce soit (Partis…) Même nombre d’actions syndicales se font sans l’assentiment de la confédération et la mette devant le fait accompli. La défiance à l’égard des partis n’est pas appréciée comme un manque de politisation mais au contraire comme la volonté de n’être en rien dépossédé de ses pouvoirs d’élaboration et d’intervention.

À noter que cette approche est surtout le fait de collectifs qui ont une activité qui regroupe des participants de manière large et diversifiée. Certains ont dit être très intéressés par  l’expérience des forums (cf pièces jointes et commentaire), quelques autres (peu) étant déjà engagés sur cette voie.

2) Paradoxalement un second point détaché du premier a abordé l’après-midi « LA » politique, lisez la perspective de la Présidentielle. (…) Un profond clivage est apparu : certains voulant se précipiter vers la préparation des élections comme si personne le matin n’avait considéré que les mouvements et expérimentations étaient le seul creuset possible de toute élaboration politique. Ils ont demandé (...) qu’Ensemble s’engage même de manière critique avec Mélenchon et d’autres (dont nous à partir de nos réunions) disant que toute démarche qui viendrait heurter une construction à long terme inscrite dans les mouvements et les pratiques étaient vouées à l’échec. Il y a eu 52 interventions sur cette question. Là encore, il nous semble que l’on peut aisément distinguer les collectifs inscrits dans des pratiques citoyennes et composés de membres diversifiés de collectifs qui sont finalement essentiellement marqués par des anciennes appartenances politiques et qui cherchent à "jouer dans la cour des grands" sans mesurer à quel point il y a une forme de politique frappée d’obsolescence. À vue de nez, les premiers (qui sont sur une démarche autogestionnaire) sont en plus grand nombre.

Afin de ne pas faire éclater le mouvement, il en sort un texte mou et vaseux, auquel il manque que l’on veut changer de système, texte qui permet à chacun de faire ce qu’il veut et renvoie la suite à l’automne. Il en reste de la part de celles et ceux qui, y compris de manières diverses, avaient le sentiment que les collectifs qui étaient majoritaires étaient ceux qui plaidaient pour une conception de la politique et de l’approche des échéances électorales inscrite dans les mouvements, d’avoir subi une tentative de passage en force. Sentiment qui leur laisse de l’inquiétude devant un comportement non conforme ni à la démocratie ni au respect du consensus.

3) Il devait y avoir une séance sur le fonctionnement interne d’Ensemble.

Là encore, clivage. Clivage qui se cristallise en apparence autour de trois questions :

  • Comment se prend une décision ? Jusqu’à présent la règle est au consensus qui évite le vote et toute notion de majorité et de minorité comme (théoriquement) tout enjeu de pouvoir. Un nombre relativement important plaide pour y substituer le vote comme cela se fait dans tous les partis. L’argument en est une recherche d’efficacité. Nous avons pris position contre ce système, l’efficacité étant dans le fait que chacun puisse se sentir à sa place dans un édifice nécessairement composite. On ne fait pas de l’UN avec de l’unique mais avec du commun.
  • Il n’y aurait d’adhérent qui vaille que des cotisants, les autres n’auraient pas le droit de vote. Il faut nous dit-on définir "un corps électoral" (sic).Personne ne met en cause la nécessité d’avoir des moyens financiers mais là encore, le mimétisme envers les partis se profile : le caractère diversifié de concevoir sa participation à Ensemble doit être préservé et cette diversité d’engagement est garantie de son caractère accessible au plus grand nombre.
  • L’Equipe d’Animation nationale est-elle une direction ou un lieu de mutualisation et un exécutif ? (...)

Derrière ces trois questions, se trouve une autre, fondamentale qui les traverse : La nature d’Ensemble. Les collectifs sont-ils l’organisation de base d’une organisation verticale qui distribue la qualité d’être à Ensemble à qui le mérite ? Ou, chaque collectif n’est-il pas original, n’a-t-il pas sa souveraineté et comme on souhaite faire force commune on se fédère dans un ensemble qui donne de la cohérence à nos actions ? Si tel est le cas, chaque collectif décide ce qu’il fait de deux premiers points cités et cela ne regarde aucune réunion nationale. Quant au troisième, le bilan du vingtième siècle (cela fait beaucoup d’expérience) témoigne de l’inefficacité du modèle partidaire.

Devant l’impossibilité vite constatée de se mettre d’accord, nous avons convenu de reprendre ce travail dès septembre en se concentrant sur ces trois questions.

Sur chaque question nous nous sommes appuyés sur l’expérience et les discussions de notre groupe. (...)

Il y a deux manières de faire un bilan : l’une est de dire qu’il n’y a rien de glorieux (c’est vrai) et l’autre qu’un abcès crève libérant des forces pour, d’un département à l’autre, pouvoir avancer vers une toute autre conception de la politique et de l’organisation. Cela pose la possibilité de prendre des contacts pour échanger des expériences, analyses et travail de conceptualisation entre collectifs. (…)

L'élaboration politique prend de multiples formes, individuelles et collectives

Gilles Alfonsi, 13/06/2016

Je voudrai faire quelques remarques rédigées rapidement concernant le "Petit compte-rendu (subjectif) de l’AG d’Ensemble" fait par Pierre Zarka.
D'abord, merci Pierre d'avoir fait ce message, qui peut contribuer à cerner des points de discussions.

Ensuite, si je comprends bien, le débat du matin a été particulièrement intéressant. Le mouvement, et tout particulièrement la dynamique Nuit Debout (même si elle s'est affaiblie depuis quelques jours), porte effectivement un certain nombre d'aspirations à une autre organisation de la société. Il va au-delà de la délégitimation du pouvoir en place et interroge les rapports de pouvoir. De là à dire, "interroge les rapports de subordination devant tout pouvoir institutionnel", il y a un débat nécessaire car la question de l'institutionnalisation des conquêtes sociales, par exemple, se pose. C'est l'un des sujets que nous avons abordé au séminaire, sans bien sûr conclure, d'autant plus que, je le rappelle, il y avait débat.

Sans doute est-il très positif que nombre d'actions se fassent sans l'assentiment de telle ou telle organisation, ce qui rompt avec des fonctionnements pyramidaux que nous critiquons de longue date ; mais voyons aussi que le mouvement et ces temps forts sont rythmés par une intersyndicale, que des organisations (syndicats) jouent un rôle décisif d'impulsion (nous voyons bien par exemple que depuis des semaines les actions se succèdent de secteurs en secteurs... est-ce le résultat de simples élans spontanés ?). D'ailleurs, quand on regarde Nuit Debout, on peut saluer le pluralisme et la parole libérée, mais on peut aussi s'interroger sur le fait que des militants soient amenés, quasiment, à taire leurs engagements au sein d'associations, de réseaux, de forces politiques, lorsqu'ils s'expriment en AG. Qu'on se comprenne bien : je ne parle pas là d'affaires d'étiquettes ; je questionne certaines limites du mouvement, considérant que les meilleurs manières de faire ne sont pas établies.

Je suis gêné ensuite par le récit de Pierre sur "la présidentielle". Comme je n'étais pas à la réunion en question, je ne peux pas parler à la place des présents. Mais je peux donner mon point de vue sur le débat actuel au sein d'Ensemble et de l'ACU. D'abord, il n'y a pas d'un côté les ACU qui sont fidèles à l'ACU, au projet d'Ensemble, au séminaire Communisme et de l'autre des camarades qui rompraient avec ce patrimoine commun qui est le nôtre. Quelles que soient les positions que nous prenons dans le débat sur la présidentielle, je crois que nous cherchons à concrétiser ce que nous pensons utiles. 

Pierre nous écrit : "certains voulant se précipiter vers la préparation des élections comme si personne le matin n’avait considéré que les mouvements et expérimentations étaient le seul creuset possible de toute élaboration politique". Il n'est pas vrai que les mouvements et expérimentations sont "les seuls creusets possibles de tout élaboration politique". L'élaboration politique prend de multiples formes, individuelles et collectives. Nous sommes d'accord je pense que les mouvements peuvent être des creusets déterminants, des accélérateurs d'élaboration politique etc. Mais nous savons aussi que certains mouvements tournent en rond (par exemple sous la forme des AG de témoignages où se superposent les récits de luttes, où malheureusement la convergence est en réalité très limitée dans la mesure où ne se déterminent pas des axes transversaux qui décloisonnent massivement les combats éparpillés). Nous savons aussi que les aspirations qui s'expriment dans le mouvement sont encore loin de se muer en alternative globale etc.

Pierre nous dit ensuite "que toute démarche qui viendrait heurter une construction à long terme inscrite dans les mouvements et les pratiques étaient vouées à l’échec". Je pense que cette position pose aussi problème. Bien sûr, nous sommes d'accord sur cela : il faut s'inscrire dans le long terme. Mais la question est aussi : est-ce que l'on doit s'inscrire uniquement sur le long terme ? Que fait-on du temps court ou du moyen terme, et dans ce cadre que fait-on du moment électoral ? Si l'on veut être fidèle à ce que nous avons dit depuis longtemps, il faut dire que nous devons faire des moments électoraux des moments d'une démarche politique plus large, qui les inclut et les dépasse. Évidemment, on est libre de penser qu'au point où nous en sommes, il ne faut plus passer par la case "élections" ; mais on a le droit de penser que la case "élections" demeure nécessaire. À partir de là, il y a un débat tactique par rapport à Mélenchon et sur le bon moment pour s'investir.

Faisons attention, au passage, à ne pas trop cliver nos regards sur les collectifs : ceux qui relèveraient d'une forme de politique frappée d'obsolescence (qui eux seraient pro-Mélenchon ?) et les collectifs autogestionnaires. Faisons attention aussi à ne pas trop dévaloriser le consensus qui a été trouvé, même s'il s'agit d'un compromis un peu "mou et vaseux". Faisons attention, enfin, à ne pas voir seulement les "tentatives de passage en force" d'un côté, comme si dans Ensemble il n'y avait pas, dans toutes les sensibilités, des militants aguerris de ce point de vue.

Ne pas trier dans la réalité : traiter de contradictions

Roger Martelli, 13 juin

Il y a quelque temps, je me disais seulement « membre du Front de gauche ». Je ne suis hélas pas sûr que cela signifie encore quelque chose de bien perceptible par tous. Je ne suis pas pour autant rallié au « mouvement » des « Insoumis ». J’ai seulement considéré que la candidature de Jean-Luc Mélenchon était le seul outil crédible pour que quelque chose en 2017 continue dans l’esprit de ce qui nous porta en 2012. Si la campagne électorale à venir pouvait constituer un pas en avant dans la structuration ambitieuse d’un courant radical d’alternative, je m’en réjouirais. Pour l’instant, je n’en suis pas sûr. Mais je ne pense pas qu’il faille attendre pour autant. Attendre quoi d’ailleurs ? L’auto-organisation populaire ? Un Podemos à la française surgissant des entailles du « mouvement social » ? Une miraculeuse candidature réalisant ce que nous avons manqué en 2007 ? Une conversion des frondeurs à la rupture ? Une majorité de gauche autour de l’Humain d’abord ? Si rien ne tout cela n’a de chance solide d’advenir à court terme, il faut faire avec ce que l’on a, dans le contexte tel qu’il est, avec ses promesses et ses difficultés.

Il est certes bien vrai que, si le marché étouffe l’élan démocratique, « l’État comprime et la loi triche ». Il est certes bien vrai que la « forme-parti », calquée sur celle de l’État, n’a plus la vertu propulsive qu’elle a eu, à la charnière des XIXe et XXe siècles, quand les partis ouvriers étaient un instrument pour permettre aux ouvriers d’échapper à la tutelle des notables, membres de la caste des nantis. Mais ce n’est pas pour autant que j’ai décidé de tourner le dos à cette histoire. Pour le dire d’une autre manière, peut-être un peu brutale, je ne suis pas devenu proudhonien au motif que l’organisation qui fut la nôtre a été stalinienne…

Le communisme politique eut le tort de renvoyer les héritiers du proudhonisme et de l’anarchisme dans l’enfer de la « petite-bourgeoise » et le tort, plus tard encore, de dévaloriser la leçon du « syndicalisme révolutionnaire » par le vocable disqualifiant et erroné « d’anarcho-syndicalisme ». Comme il eut le tort, dans sa forme stalinienne, de vitupérer toutes les oppositions à Staline, comme autant de formes perverses de « l’anticommunisme ».

Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut nécessairement être proudhonien, anarchiste, syndicaliste révolutionnaire ou trotskiste. Pour une raison toute simple : aucune des familles susnommées n’a fait la démonstration de son efficacité. Si les « proudhoniens » ont perdu, ce n’est pas seulement parce que les « marxistes » ont été méchants avec eux. Si les « syndicalistes révolutionnaires » ont été marginalisés par les traditions plus « socialisantes » dans le mouvement syndical, ce n’est pas avant tout parce que les « socialistes » ont capitulé devant la logique du capital et de l’État. Si les « soviets » se sont étiolés, ce n’est pas seulement ni peut-être d’abord parce que les bolcheviks « étatistes » puis les staliniens les ont écrasés.

Si les coopératives du XIXe siècles, les mutuelles, les communes anarchistes ont échoué, c’est parce qu’elles n’ont pas trouvé de réponse pratique – j’insiste sur le qualificatif de « pratique » - à la capacité de régulation globale des sociétés que l’histoire a attribuée en pratique – une fois de plus – au marché et à l’État. Si les soviets ont échoué en Russie, ce fut aussi parce que leurs structures éclatées ne répondaient pas complètement au besoin de cohérence forte d’une gestion révolutionnaire, dans une situation de crise aiguë. Ce n’est pas un hasard si le même Lénine, qui fustige l’étatisme du socialisme allemand, n’a pas d’autre modèle concret à sa disposition, quand il arrive au pouvoir, que la Prusse de Frédéric II. Et ce n’est pas non plus un hasard si, de façon pragmatique, quand les communistes soviétiques ont tenté à plusieurs reprises de corriger la rigidité du communisme administratif, ils ont chaque fois cherché la réponse… du côté de la fluidité du marché.

Je veux bien que l’on dise qu’il suffit de recommencer et que, cette fois, cela marchera, parce que le peuple est plus éduqué, parce que les moyens de communication ne sont plus les mêmes, parce que le poids de l’individualité est plus fort. Pour ma part, je prétends que, tant que ne se sera pas imposé un mode de régulation supérieur à celui du marché et de l’État, quelque chose manquera à l’émancipation. Nous ne devons pas trier dans la réalité en ne voyant que ce qu’il nous plaît de voir : nous devons traiter de contradictions. Contradiction… Cela veut dire que, souvent dans chaque individu, le désir de s’impliquer se heurte au besoin de déléguer (s’impliquer 24 heures sur 24, cela fatigue…), que le désir de partager se heurte à la tentation de se protéger, que la tentation de l’ouverture se heurte à la peur de ne « plus être soi », que l’envie de fraternité coexiste avec la montée du ressentiment. La réalité, c’est à la fois l'existence de Nuit debout et la difficulté de son expansion.

Une contradiction ne se nie pas dans les discours : elle se travaille dans des processus qui sont eux-mêmes contradictoires. On ne se sort pas du piège des institutions ou des limites du mouvement social en leur tournant le dos. Au début du XXe siècle, ce n’étaient ni les syndicalistes révolutionnaires (qui détestaient les socialistes) ni les guesdistes (qui méprisaient les syndicalistes révolutionnaires) qui avaient raison à mes yeux. Pour moi, la référence la plus dynamique était Jaurès. Lui, que l’on classait à droite, lui qui était l’homme du dialogue entre républicains, il était celui qui disait dans le Parti socialiste d’alors qu’il ne fallait surtout pas perdre le contact avec le syndicalisme, qu’il fallait respecter sa liberté (celle de la Charte d’Amiens), parce que c’était la condition pour ne pas perdre le contact avec une partie de la classe, parce que c’était le seul contre-feu au toujours possible « crétinisme parlementaire ».

Il faudrait donc cesser d’opposer, entre nous, les « mouvementistes » et les « partidaires », ceux qui rêvent de l’auto-organisation venue du « bas » et les tenants d’un intérêt général confié à l’État, ceux qui attendent tout de l’élection et ceux qui ne veulent plus en entendre parler, ceux qui ne s’en laissent pas compter et ceux qui se rallient. Qu’on le veuille ou non, que cela plaise ou non, que cela soit sans risque ou avec risque, il faudra bien que, d’une façon ou d’une autre, à un moment ou un autre, le raccord se fasse entre le social et l’institutionnel, sur la double base – là encore, j’insiste sur la « double base » - d’une subversion des deux champs. Si ce raccord est fondamental, si sa construction est un long parcours, cessons de nous attribuer des étiquettes qui nous enlisent.

Nécessaires et difficiles nouvelles voies

Serge Grosvak, 14 juin

J'éprouve comme un sentiment d'explosion récurrente de nos mouvements de rénovation du courant de rébellion contre le capitalisme(…) ET POURTANT ! Je suis totalement convaincu de l'utilité, du besoin d'un espace regroupant la volonté politique, la rage de changer ce monde (qui devient aussi de le sauver d' immenses désastres) .

Changer le monde, radicalement, pour que celui-ci prenne image humaine, cela suppose bien de le dessiner un peu... Un peu pour avoir des idées du possible, du souhaitable. C'est ce qui va contribuer à ce que quelques enragés de l'insoumission y trouvent force et détermination. C'est beaucoup, c'est nécessaire, mais l'histoire nous aura cruellement montré que les "avant gardes éclairées" ne dominent pas l'histoire, tout au plus ouvrent elles des champs d'idées pour le peuple dans son ensemble, si ce peuple là le veut bien. Il faut en premier lieu que le peuple entre en mouvement, en espoir, en construction. Je suis convaincu que la question première d'un communiste est cet engagement du peuple. Et je suis également convaincu que notre peuple ne se pose pas (encore) prioritairement la question de la forme politique. Aujourd'hui, ce peuple rejette et méprise la classe politique dominante.

Avons-nous l'intention de donner des leçons à ce peuple si limité dans ses aspirations que ça rappelle "la terre à celui qui la travaille", "la paix" et ... ? (un oubli ! j'ai honte). Il n'y avait aucune fatalité à cette situation. Le Collectif des enragés insoumis que nous sommes aurait pu mettre à profit les nombreux mois passés depuis l'exploit de la dernière Présidentielle pour contribuer à faire émerger d'authentiques rassemblements de citoyens prenant leurs affaires en main. L'a-t-on voulu, au-delà de la livresque théorie ? L'a-t-on tenté et avons-nous échoué ? En tout cas nous en sommes là. LE RÉEL EST LA. Et il faut faire avec.

Rien n'est fini de ces rassemblements citoyens - soviets qu'il demeure possible de quêter dans tout situation politique. Pour ma part, je n'y crois plus, après avoir beaucoup échoué dans cette voie. Je n'y crois plus après avoir constaté que les révoltes qui nous font espérer ne prennent plus ces formes. Je n'y crois plus après avoir remarqué que les grandes usines structurantes ne sont plus massives (Le Havre - le port, comme vestige). Je n'y crois plus après m'être frotté à la résistance de quartier par la démocratie participative : tout est en place pour bétonner la décision institutionnelle. Je suis convaincu que la lutte doit prendre de nouvelles voies.

Il me revient, à ce sujet, quelques conversations que j'avais avec Bernard Callabuig (des poses dans son bureau minuscule). Plusieurs fois il expliquait que l'échec du grand mouvement social pour les retraites montrait qu'il était impossible d'espérer un changement par ce seul mouvement social. Nous avions eu d'immenses manifestations (de mémoire 4 millions) et, disait-il, comment imaginer avoir encore plus et que cela suffirait pour provoquer le changement ? UN DÉBOUCHÉ POLITIQUE S IMPOSAIT.  Et puis, sans doute lors d'une autre occasion, je ne sais plus, cette question du débouché politique est venu. Comment le construire ? Comment donner l'envie et la force à des foules de bousculer la donne. Bernard brandissait un exemple : Chavez. La vie, l'histoire, répondaient à nos questions. La réponse n'était pas conforme à notre attente première : nous refusions le "sauveur suprême", surtout après Staline. Mais voila, la réalité est là, les mouvements de l'Histoire ont besoin de points de rassemblements. À ce jour, ces points passent chaque fois par des hommes. Des hommes et des lois pour limiter l'ampleur de ces humains rassembleurs ?... Il faudrait reparler du sens de l’État. Une autre fois.

C'est dans ce réel que j'inscris mon choix aux Présidentielles. Pas un choix de déconvenue, un choix d'espoir : Mélenchon avec ses qualités et ses pénibles défauts est celui qui nous apporte ce mouvement par lequel tout redevient possible (y compris en le bousculant). Et justement sur ce possible, j'ai dit sur cette liste mes déconvenues sur la prise en compte des vécus de la jeunesse issue de l'immigration, sur ce qui devrait être porté pour la paix, et bien nous aurions fichtrement besoin d'une force politique pour incarner ces aspirations et leur donner "la force matérielle des idées".

Un dernier point. Face aux difficultés pour avancer, faire avancer le Pcf, Bernard était convaincu que ça ne pouvait venir que de l'extérieur. Ce à quoi nous ne sommes jamais vraiment parvenus. Mais cette approche demeure vraie. Pour les Présidentielles, cet extérieur nous dit avec une terrible netteté que nous ne sommes plus en mesure d'apporter un autre choix. Dans le maigre temps qui passe, un individu nouveau pourrait émerger ? J'en doute fort. Le système médiatique est bien au point et nous avons plus à redouter coup tordu. Pour ces Présidentielles, les dès sont jetés. Pour les suivantes, nous pourrions déjà réfléchir à faire dérayer cette vilaine machine, réfléchir et faire vivre cette alternative quelques années avant le moment fatidique.