Mondialité

Pour en finir avec la course à l’abîme et rouvrir l’espoir

Envoyer par emailPDF version

Alors qu’en 2015 la société française s’est rapprochée du dangereux précipice où les crimes de masse viennent nourrir une surenchère guerrière et liberticide, comment envisager 2016 autrement ?

L’année aura commencé par les exécutions du 7 au 9 janvier(1), poursuivies par les crimes de masse du 13 novembre, et elle se sera achevée par les succès du Front national aux élections régionales(2), dans un contexte de surenchère liberticide et autoritaire des principaux partis politiques. Voyons donc ce paysage de désolation à l’orée de l’année 2016, en ne se cachant pas derrière le mini sursaut "républicain" du 13 décembre pour, encore une fois, faire soi-disant barrage au Front national. Essayons de distinguer ce qui se poursuit ou s’amplifie de manière délétère, afin de cerner quelques enjeux et pistes pour la suite.

Le terrorisme de masse en plein Paris

Avec les exécutions de janvier, un pas notable avait été franchi : l’exécution des journalistes de Charlie Hebdo, pour blasphèmes, et de personnes juives parce que juives. Le 13 novembre, une autre étape a été franchie par les criminels de Daesh : des meurtres de masse et à l’aveugle, délivrant le message d’une volonté de destruction globale d’une société ayant un mode de vie dégénéré.

S’il faut admettre que les choix du gouvernement et des principaux partis s’appuient sur une situation objectivement nouvelle, ce qui explique l’accélération de l’histoire à laquelle nous assistons, il faut aussi préciser ce que recouvre l’idée de situation nouvelle. Il ne s’agit pas, contrairement à ce qui s’écrit partout, d’une guerre sur le territoire français ; et il ne s’agit pas d’une guerre de religion, tant la religion n’est ici, comme l’écrit Alain Badiou qu’un « vêtement ». Le philosophe explique notamment : les tueurs « s’imaginent être portés par la passion anti-occidentale mais ils ne sont qu’un des symptômes nihilistes de la vacuité aveugle du capitalisme mondialisé, de son impéritie, de son incapacité à compter tout le monde dans le monde tel qu’il le façonne »(3). Et aussi : « Les tueurs sont de jeunes fascistes qui ressemblent aux miliciens de Pétain, et dont les motifs sont bourbeux, mortifères et en outre sans contenu véritable.. »

Une réponse liberticide et autoritaire

Le soir même du 7 janvier, place de la République, des dizaines de milliers de personnes manifestèrent ; puis des millions le 11 janvier. Ce furent parmi les plus grandes manifestations depuis la libération de Paris en 1944. À l’inverse, depuis les attentats du 13 novembre, sur fond d’état d’urgence, zéro mobilisation de masse… De fait, la situation immédiate après les attaques - une situation d’urgence, avec un fort niveau de risques - a  servi à justifier pendant quelques jours l’interdiction de manifester, mais le résultat est aujourd’hui que toute mobilisation de masse a été tuée dans l’œuf par les choix de l’État. Ainsi, le drame du 13 novembre reste sans réponse populaire et il lui est entièrement substitué une réponse purement institutionnelle, dans un registre liberticide et autoritaire. Sur les lieux des crimes, les citoyens défilent nombreux dans l’émotion - ce qui est parfaitement légitime -, sous le regard bienveillant des forces de police, mais ces défilés n’expriment rien sur les causes du drame, comme si l’on ne pouvait rien comprendre de ce qui se passe.

Les attentats de janvier avait aussi conduit à une démonstration de force diplomatique, avec le rassemblement de rue des chefs d’États et de gouvernements du monde entier, à côté de la manifestation populaire. Après le 13 novembre, c’est une toute autre attitude qui a été choisie(4) : guerrière, pratiquant une surenchère tous azimuts, installant d’état d’urgence dans la durée. Ainsi, la restriction des libertés a visé depuis, par exemple, des militants écologistes et libertaires qui auraient souhaité mettre la COP 21 sous pression citoyenne ou en dénoncer le manque d’ambitions. Ici et là, des associatifs et des intellectuels s’inquiètent des glissements opérés… mais jusqu’à présent dans l’indifférence du plus grand nombre (en attendant, peut-être l’augmentation du nombre de bavures ?).

D’autres étapes d’essence sécuritaire sont d’ailleurs annoncées, dont en particulier la modification de la Constitution afin de créer une nouvelle sorte d’état d’exception et de prévoir la déchéance de nationalité de binationaux. Ainsi, au caractère extraordinaire des évènements du 13 novembre répond l’entrée dans un nouveau régime de la politique, qui amplifie nettement les reculs déjà constatés depuis les émeutes urbaines de 2005.

Les grands partis au diapason

François Hollande et Manuels Valls ont choisi de reprendre à leur compte les postures et les propositions sécuritaires les plus radicales de la droite voire de l’extrême-droite, en leur donnant la dimension autoritaire que leur permet le fait qu’ils sont aux manettes. La droite est, depuis, prise entre alignement et surenchère ; et le FN ne peut que se frotter les mains, prévoyant que les électeurs préfèreront en 2017 l’original à la copie, ce qui place Marine Le Pen dans une position encore plus favorable que celle qu’elle avait déjà. Notons au passage que la défaite du lepénisme au second tour de l’élection régionale lui permet de ne pas s’exposer à la gestion d’un exécutif, et d’être donc, comme le souhaitent ses dirigeants, le premier parti d’opposition au gouvernement PS.

Quant au Front de gauche et à Europe Ecologie les Verts, les votes pour la prolongation de l’état d’urgence, les 19 et 20 novembre dernier à l’Assemblée nationale et au Sénat, ont planté pour un moment toute lisibilité de leurs mises en garde sur les risques inhérents à une telle situation d’exception. Résultat : les enjeux de fond qui doivent être soulevés face aux attentats sont sous la table, rendus invisibles à la fois par le PS, les partis de droite et le Front national, qui ont tous intérêt aujourd’hui à centrer le débat sur le sécuritaire (et demain, éventuellement, sur la guerre).

Ouvrir le champ du débat public

Depuis le 13 novembre, tout un champ est purement et simplement absent du débat médiatique : celui qui, seul, peut  permettre à la fois d’agir réellement sur les causes des problèmes et de faire émerger une alternative à une régression autoritaire et ouvertement xénophobe.

Pour la gauche d’alternative, la question est d’ouvrir le champ du débat public, au lieu de laisser les adversaires de l’émancipation décider de son périmètre et de ses ordres du jour. On peut le formuler autrement : il est temps, plus que temps, de mener à un nouveau une bataille idéologique digne de ce nom.

En la matière, les pistes sont nombreuses. Quelques exemples. Les principaux partis, notamment ceux qui ne cessent pourtant depuis des années de défendre l’idée que notre horizon politique est européen, ont redécouvert tout récemment la France et son drapeau. Or, dans le monde tel qu’il est désormais, l’horizon dans lequel nous devons situer la réflexion et l’action politique est mondial. Il faut donc changer d’échelle d’analyse (c’est possible tout de suite) et d’action (cela peut se construire).

Autre idée : rester focaliser sur les enjeux institutionnels et électoraux alors que le système institutionnel et les pratiques électorales sont disqualifiés comme jamais, ce n’est pas seulement se laisser prendre au jeu du "tous pourris" (jeu auquel le FN est toujours gagnant) ; c’est aussi ne pas comprendre que c’est à partir de la société qu’il sera possible de construire autre chose. Bien sûr, il ne s’agit pas d’ignorer l’État, mais d’en évaluer les contradictions et d’en jouer. Parmi ces contradictions, notons qu’aujourd’hui les mêmes (socio)libéraux qui militent depuis 30 ans pour diminuer le poids de l’État proposent de le renforcer (sur le volet sécuritaire), quitte même à s’affranchir du pacte de stabilité. Reste que pour que d’autres logiques s’imposent, il faut surtout déplacer le curseur de la vie politique vers l’appropriation citoyenne des savoirs et des pouvoirs.

Il faut aussi mettre sur la table le débat sur la politique internationale de la France, par exemple le surinvestissement dans la logique de guerre quand seules des solutions de paix, négociées, permettront de sortir des dynamiques mortifères à l’œuvre. Cela inclut la  révision de la politique vis à vis du Qatar et de l’Arabie saoudite, mais au-delà de ces questions précises, c'est l’ensemble des questions relatives à la vision du monde de demain et à la conception des relations internationales.

Une difficulté est que traiter vraiment ces questions, c’est s’émanciper de la manière dominante de poser les problèmes, réfuter le "bon sens" qui prétend que pour préparer la paix il faudrait faire de plus en plus et partout la guerre. "Bon sens" qui omet que des massacres comme ceux de Paris sont commis quasi quotidiennement dans de nombreux pays. Et qui fait semblant qu’il existerait des guerres propres, alors que les exécutions par drones sont réputées faire de multiples victimes collatérales, etc.  

Il faut tout particulièrement prendre à bras le corps les enjeux relatifs à l’égalité, à toutes les échelles, et tout particulièrement ceux qui concernent la situation et l’avenir des quartiers populaires. Une lecture de droite des crimes récents accuse ceux qui demandent que l’on débatte du sort des quartiers populaires, de l’avenir des jeunes ou de la lutte contre les discriminations, d’absoudre les terroristes. Une option de gauche - une gauche non convertie au cynisme ambiant - répond que sans mise en cause profonde du modèle républicain actuel, qui est en faillite, notre société fabrique et fabriquera demain encore plus de jeunes susceptibles d’être embrigadés par les idéologues de la "guerre des civilisations".

L’unité cartellisée ne suffira pas

La question de l’unité de la gauche de transformation sociale et écologique s’impose, notamment celle de la convergence entre le Front de gauche et EELV. Pour autant, ce petit bout de la lorgnette ne doit pas masquer le besoin de changements profonds. Constituer un énième cartel de petites forces ne ferait que préparer de nouvelles désillusions. L’enjeu a été posé par Christian Favier, président du Conseil départemental du Val-de-Marne : « Le Front de gauche aujourd’hui, qui est essentiellement constitué de formations politiques, doit évoluer. (…) Il faut aller vers quelque chose de beaucoup plus large, notamment dans la dimension citoyenne et écologiste ». Pour lui, «  Il faut que les partis politiques acceptent de ne pas simplement jouer les guides. C’est une difficulté qu’on rencontre car on est plus dans des politiques de ralliement : se rassembler derrière une formation. Alors qu’il faut travailler à construire avec tout le monde, inventer des formes nouvelles, comme on en voit émerger en Europe. En France, on a un peu plus de mal car les schémas sont calés sur le fonctionnement des partis. Il faut que ça parte d’en bas, de mouvements de terrain, des localités, des entreprises ». Ajoutons qu’il faut dépasser la césure entre le social et le politique, et celle entre forces sociales et politiques… sans quoi les mobilisations continueront d’être éparpillées, d’échouer et donc de s’épuiser.

L’enjeu est celui de la mise en mouvement d’une nouvelle citoyenneté, qui dépasse la crise actuelle du système de représentation. Cet enjeu est perçu dans différentes formations, mais celles de droite ou du PS ne peuvent en réalité promouvoir de nouvelles pratiques faisant réellement place à la participation des personnes et à l’appropriation des pouvoirs, pour une raison simple : tout le système politique repose sur la dépossession des citoyens, qui permet d’ignorer les besoins et les aspirations. Au contraire, une approche alternative valorise l’expression des besoins - qui sont déjà là -, appuie et se nourrit de l’expression des désirs et des aspirations des personnes - qui sont puissants, eux aussi ! -, ce qui est de nature à motiver  l’implication citoyenne là où les modèles délégataires sont épuisés. Cela nécessite une nouvelle manière de faire de la politique, qui doit se substituer aux vaines batailles entre états major, sur fond d’ambitions personnelles. Il s’agit de réussir à développer des pratiques qui décloisonnent les initiatives, qui leur permettent de se déployer auprès de nouveaux publics, notamment par l’utilisation des modes actuels investis massivement par les jeunes (souvent à l’exclusion des modes traditionnels de communication).  

S’agissant des jeunes, écoutons Badiou : la jeunesse « n’a peut-être pas envie d’entonner le chant de la gloire de l’Occident ; elle n’a peut-être pas envie d’être animée par un désir de cette gloire et de tenter d’y installer son destin ; et elle n’a peut-être pas envie non plus d’être dans le nihilisme meurtrier. Tant qu’une proposition stratégique autre ne lui sera pas faite, elle restera dans une désorientation essentielle. Le capitalisme est une machine à désorienter les sujets, dès lors qu’ils ne se résignent pas à s’installer simplement dans la vacuité du binôme consommateur / salarié. Et s’il y a cette proposition, s’il y a cette irrigation par une pensée neuve, ce sera cela qui viendra à bout du fascisme contemporain. Ce ne sera pas les sordides guerres de l’État, qui ne nous promettent rien de bon ». Peut-être qu’EELV et le Front de gauche transformés, dépassés, pourrait ouvrir le chantier en vue d’élaborer une telle proposition stratégique avec des jeunes, et non pas simplement en leur direction ?

L’égalité au cœur du projet

Une autre obligation pour les partisans de l’émancipation est celle de constituer une cohérence d’analyse, de stratégie et d’initiative, débarrassée des ambiguïtés du PCF et d’EELV par rapport au PS. Elle est à relier à ce qui précède, car il ne s’agit pas de se contenter d’une nécessaire radicalité d’approche, comme le NPA. Il faut que cette radicalité s’exprime dans un sens positif, et constructif. Une telle cohérence
implique la formulation et la diffusion des valeurs et des mots qui servent à  guider l’action. Il s’agit de replacer l’égalité au cœur du débat public et d'oser réinvestir  les mots qui lui sont liés - inégalités entre les classes sociales, oppositions entre riches et pauvres, propriété des moyens de production, monde du travail, lutte contre l’exploitation, salariat, précarité, patriarcat, lutte contre les discriminations, émancipation… -, contre une conception qui borne le débat aux questions identitaires ou même à la seule laïcité, dans une définition étroite.

Il s’agit aussi de déployer des idées fortes qui existent déjà mais qui ne sont portées qu’à la marge : promouvoir la gratuité, choisir la sobriété, encourager la décroissance, mixer recherche d’efficacité sociale et d’efficacité écologique, exiger une diminution du temps de travail à 32 heures, réinventer l’école, mettre la culture au cœur du projet politique… Là aussi, il s’agit de s’émanciper de nos propres barrières mentales qui, au prétexte d’être crédibles, nous amènent en fait à capituler.

___

1. "Dans quel monde vivons-nous ? Dans quelle société voulons-nous vivre ?", ici.
2. Lire l'éditorial de Cerises, ici,  et l’analyse de Roger Martelli, ici
3. Lire l’intervention d’Alain Badiou, "Penser les meurtres de masse", ici.
4. "Face à la terreur de Daesh, gouverner par la guerre et par la peur ?", ici.

Valls : haro sur la gauche d’alternative, pour ne rien changer

Bien entendu, le second tour des élections régionales n’effacera pas le premier, nous ont dit en cœur, dimanche dernier, les représentants des "grands partis républicains". Et d’annoncer un « grand débat de fond », une « meilleure écoute des citoyens ». Et de promettre de faire mieux maintenant, et de préparer un projet… Cependant, pas l’once d’un début de mise en question sur l’état de la société et la crise sociale, sur l’état de la politique et la crise de la démocratie. Au lendemain du scrutin, Pierre Moscovici expliquait sur Arte la nécessité de poursuivre les réformes et d’avoir le courage (« je pèse mes mots » !) d’aller vers une plus grande « flexibilité ». Parallèlement, des éléphants du gouvernement et du PS mettaient en cause Clémentine Autain, porte-parole d’Ensemble, pour avoir contribué à la défaite de Claude Bartolone en Île-de-France1, pensant probablement éviter ainsi un véritable questionnement sur ses causes.

En fait, tout va pouvoir reprendre comme avant. Et pourquoi cela ? Parce que ni la droite ni le Parti socialiste n’entendent ouvrir le débat de la politique économique et sociale de la France ; ils sont rivés à l’austérité, qui est le seul horizon qu’ils proposent. Et ils n’entendent pas non plus ouvrir le débat sur la politique étrangère de la France, dont ils sont responsables alternativement depuis des décennies. La seule chance que quelque chose se passe maintenant sera que la société change de colère. Il s’agit de réussir à démasquer l’imposture du Front national pour mettre au cœur du débat public la question de l’égalité.

* G. A.

1. Sur cette vilaine polémique, lire :

  • - l’article de Roger Martelli, ici.
  • - l’article d’Alain Gresh, ici.
  • - la réponse de Françoise Dumont, présidente de la Ligue des droits de l’homme à Gilles Clavreul, Délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, ici.

Qu’est-ce que c’est que « La France » ?

portrait Alain Badiou« Commençons par la France. La France, aujourd’hui, c’est un signifiant sans contenu affirmatif définissable. Aujourd’hui, qu’est-ce que c’est que "La France" ? C’est un acteur de seconde zone de la structure mondiale que j’ai décrite. Alors on dit "nos valeurs !", mais les valeurs de la France c’est quoi ? J’ai mon point de vue là-dessus. La France, ce qui la singularisait - parce que s’il y a des valeurs françaises, il faut bien se demander ce qui les singularise -, c’était la tradition révolutionnaire. Républicaine d’abord, à partir de la Révolution de 89. Puis socialiste, anarcho-syndicaliste, communiste et finalement gauchiste, le tout entre 1789 et, mettons, 1976.

(…) ceux qui sont dans des crispations identitaires sur la France, on voit bien ce qu’ils veulent. Finalement, ils veulent, comme toujours dans les crispations identitaires, qu’on persécute les autres. Parce que c’est toujours ça l’identité, à la fin des fins, quand elle n’a pas de signification universelle comme l’avait la tradition révolutionnaire. Une identité qui n’a pas de signification universelle ne se définit que par la persécution de ce qui n’est pas elle. Il n’y a pas d’autres moyens de lui donner un semblant de vie. Les gens qui disent "La France, la France", qu’est-ce qu’ils font, eux, pour la France ? Et bien ils brament contre les Arabes, c’est tout. Et je ne pense pas que ce soit un service éminent rendu à la France. Ça n’honore pas particulièrement les Français. Cependant, ces valeureux "Français" sont moins de 3 % à accepter, s’il le faut, de mourir pour la patrie (le sondage a été fait...) . »

* Alain Badiou

 

, 18 décembre 2015