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Le Passeur fraternel

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Pour John Berger, écrivain britannique décédé. Francis Combes écrit : " Intellectuel critique, romancier, poète, penseur d'inspiration marxiste, il était avant tout un être fraternel." Ci-dessous le texte que Francis Combes avait écrit sur l'écrivain ainsi qu'un poème en hommage à son ami.

Le passeur fraternel

John Berger est un écrivain anglais qui a posé son baluchon en France depuis près de quarante ans. Il habite à flanc de montagne, dans un petit village de haute Savoie, une ferme au confort rudimentaire, avec les toilettes dans la cour. C’est là qu’il vit et écrit, aux côtés de Beverly, son épouse, et tout près de son fils Yves qui est peintre et qui a transformé la grange voisine en atelier. Attentif au mouvement des saisons et des hommes… Quand je lui avais rendu visite, j’avais vu flotter, dans un champ, en contrebas, un drapeau palestinien, planté là suite aux voyages faits par le père et le fils dans les territoires occupés. Et devant la maison, trônait une grosse moto Honda noire avec laquelle, à quatre-vingts ans passés, il continuait à circuler sur les routes de montagne. John Berger s’est installé ici, dans les années soixante, après être passé par Genève et le Vaucluse. Né à Londres, en 1926, il a quitté l’Angleterre parce qu’il ne se sentait pas chez lui dans son propre pays, habitué qu’il avait été dans sa jeunesse à fréquenter des immigrés antifascistes venus de toute l’Europe. Aujourd’hui, peut-être ferait-il un autre choix, car l’Angleterre devenue multi-ethnique et multiculturelle a beaucoup changé. Dans ce village de Haute Savoie, il lui a fallu s’acclimater et se faire accepter, découvrir surtout ce qu’est la vie des paysans. Aujourd’hui, il fait partie du paysage. Et quand c’est le moment de rentrer les foins, il n’hésite pas à décliner tout rendez-vous littéraire à Paris parce qu’il lui faut retourner pour donner la main aux voisins. De cette plongée dans la vie rurale (qu’il n’idéalise pas mais dont il dit la vérité et la valeur humaine de résistance à une certaine modernité destructrice) il a tiré une très belle trilogie romanesque, Pig Earth (Cochonne de terre) traduite en français sous le titre La Cocadrille.

John Berger n’est pas pour autant un ours retiré dans sa montagne. Non seulement, il voyage, mais il reste en permanence ouvert aux mouvements du monde, en alerte, éveillé comme en témoignent les chroniques qu’il publie régulièrement dans la presse européenne, dans Le Monde Diplomatique, le Irish Time ou El Païs et dont les éditions le Temps des Cerises ont publié une sélection sous le titre Tiens-les dans tes bras, (Hold everything dear). Chacune de ces chroniques, qu’elles parlent d’art contemporain, de la Palestine ou du poète turc Nazim Hikmet, manifestent ce qui est la « marque de fabrique » de l’écrivain John Berger, quel que soit le genre auquel il touche : une grande curiosité pour la vie, un goût insatiable de la fraternité.

Entré aux Beaux Arts de Londres en 1946, John Berger a commencé comme peintre et il n’a jamais cessé de dessiner, avec u trait à la fois précis et libre qui n’est pas sans évoquer les derniers dessins de Rodin.

Très vite, il s’est fait connaître comme essayiste et critique d’art, par ses études sur Picasso et son livre Ways of seeing (Voir le voir) qui a donné lieu à une série à la BBC et qui est considéré comme un classique de la pensée théorique sur l’art et le regard.

En 1972, il a reçu le Booker Prize pour son roman G et a fait scandale pour avoir décider de donner la moitié de la somme aux Black Panthers. L’autre moitié lui servant à financer une enquête sur les immigrés en Europe.

Son œuvre est nombreuse et éclectique. Elle compte des films (il a travaillé avec le cinéaste suisse Tanner, pour lequel il a notamment écrit le scénario de La Salamandre, et plus récemment avec Gérard Mordillat qui est un de ses amis). Des livres sur la photo et la peinture. Quelques recueils de poèmes. Et des romans. Chacun de ses romans prend à bras le corps l’un des aspects de ce monde globalisé où les hommes sont maltraités et diminués. Outre le déclin du monde paysan, il s’est ainsi intéressé aux effets du Sida (dans Qui va là ?), à la misère extrême des SDF dans les métropoles occidentales (dans King) ou à la prison et aux victimes de « l’anti-terrorisme » (dans De A à X).

A chaque fois, l’écriture lui est moyen de franchir les frontières, de traverser les murs que la société érige entre nous et en nous-mêmes. Ecrire, pour lui, c’est regarder le monde. Et ce regard est un déjà acte. Il consiste « à jeter des ponts » entre les êtres, entre les peuples et aussi, « entre l’esprit humain et la nature, ce qui est, dit-il, l’un des besoins les plus profonds de l’homme ». Voir, l’un de ses derniers livres : Pourquoi regarder les animaux. L’écrivain est un passeur du réel qui utilise la barque du langage.

John Berger est certainement l’un des intellectuels critiques les plus marquants d’aujourd’hui. Il considère que le rôle de l’écrivain est de « nettoyer les mots » qui ont été salis par l’usage mensonger qu’en font le pouvoir politique et économique. (Ce qui est une façon actuelle et vraiment révolutionnaire de redonner un « sens plus pur aux mots de la tribu », comme disait Mallarmé). Mais dans le même temps, sa critique, aussi aiguë soit-elle, n’a rien d’un couteau glacé et tranchant qui ignorerait les états de l’âme. Ce qui le caractérise, c’est au contraire le don d’empathie. La tendresse. On a dit qu’il était un écrivain engagé. C’est vrai (son implication aux côtés des Palestiniens, avec le Tribunal Russel pour la Palestine n’est qu’un aspect de cet engagement). Mais l’engagement chez lui n’a rien d’un enrégimentement. Il s’implique dans le monde tout en se montrant toujours accueillant à l’autre. On l’a dit communiste. Même s’il n’a jamais été membre du parti communiste et s’il a eu pas mal de désaccords avec le PC anglais, notamment sur l’art, il est en effet de cette famille de pensée multiple, qui ne désespère pas de la mise en commun du monde, d’une humanité qui se grandirait dans le partage. Marxiste il est et il demeure. Dans la lignée de Brecht ou d’Ernst Fischer, l’un des plus féconds théoriciens de la « nécessité de l’art ». John Berger sait le rôle de l’histoire (et de l’économie) mais il s’intéresse aussi à la dimension spirituelle de l’humanité. D’où un thème récurrent chez lui : comment les morts survivent en nous ; ce qui définit somme toute la culture et la civilisation. Il pourrait même aux yeux de certains passer pour un peu mystique. A son propos, je pense à une formule du grand romancier brésilien Jorge Amado qui disait : « Je suis d’un matérialisme qui ne me limite pas ». Elle me paraît bien s’appliquer à John Berger…

Dans le triptyque républicain aujourd’hui bien maltraité, la « fraternité » est sans doute le volet le plus ignoré, le plus malmené… Mais c’est la valeur qui vient à l’esprit quand on évoque John Berger. Pour son œuvre, mais aussi pour son comportement personnel, simple, direct, chaleureux… Ses yeux bleu clair et son sourire de bienvenue.

La poésie occupe une part modeste dans ses publications ; modeste mais centrale. « La poésie, m’avait-il dit un jour, c’est la moitié de mes lectures… » En fait, la poésie est présente dans tout ce qu’il écrit, que ce soit en vers ou en prose, si on veut bien considérer que la poésie consiste à se montrer attentif au sens des mots et à leur sensibilité, à tout ce qu’ils véhiculent d’impensé, de clair obscur, de mystère, d’un poids de réalité qui outrepasse le concept, et rend le poème nécessaire pour saisir le monde.

Quand il écrit en vers, John Berger se montre scrupuleux à l’extrême avec les choses et les êtres. Il ne fait pas partie de cette sorte (répandue) de poètes (je ne leur jette pas la pierre !) que les mots grisent. Il y a chez lui, à un haut degré, une des qualités poétiques qui me touchent le plus : le sens de la justesse. Car il y a une vérité du poème. Même quand celui-ci s’autorise par la métaphore un saut périlleux dans l’imaginaire et le rêve, le poète est un trapéziste, un acrobate qui a besoin pour s’envoler de prendre appui sur le tremplin du sol de la réalité.

C’est cette vérité du poème, témoignant pour tout un monde menacé, qui se retrouve dans Pages of the Wound (paru aux Temps des Cerises, éditeurs sous le titre Écrits des Blessures).

Le collier du printemps

pour John Berger

La montagne est là tout près
comme un grand sac de cuir fermé,
un sac au trésor abandonné
lourd de pierres, de fatigues, de secrets.
Nous sommes assis dehors
autour de la grande table de bois
et nous parlons au soleil.

Pendant que nous parlons de la poésie, de la révolution, du monde,
la petite fille de John
arrache dans l’herbe des têtes de pissenlit
puis, avec tout le sérieux dont sont capables les enfants
quand ils jouent,
elle vient les déposer, bien alignées,
dans les rainures de la table pour la décorer,
comme un collier,
petit bataillon insolent du soleil
qui défie l’hiver dans nos cœurs.

Le printemps dans une main d’enfant…
De quoi
ne jamais désespérer de la beauté.

, 09 janvier 2017