Alternative

... La possibilité d'un évènement

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Une tentative de bilan et leçons sur le mouvement contre la loi Travail, dans toutes ses dimensions, incluant le volet politique, et des propositions. Le plan est le suivant :
- introduction
1- Qu'est-ce qui explique l'entrée en mouvement ?
2- La première phase : la grève manifestante
3- La subversion par Nuit Debout
4- Pourquoi pas de grève reconductible généralisée?
5- Violences et libéralisme
6- Stratégies syndicales, unité et division : deux syndicalismes?
7-Ce que nous apprend le mouvement quant au rapport entre mouvement et crise politique
8- Propositions

Le mouvement contre la loi Travail a fait craquer le néolibéralisme et son monde,
ou… la possibilité d’un évènement.

Parler du mouvement contre la loi Travail comme d’un « évènement », c’est prendre un risque. Le risque de la démesure, ou au moins de l’erreur. Il ne s’agit pas ici de survaloriser, de prédire on ne sait quelle rupture, alors que par ailleurs le monde va si mal, partout et ici même (en effet les attentats en France vont sans doute fortement modifier les coordonnées du débat social et politique).

Par ailleurs, le mouvement n’est pas fini, puisque des suites sont envisagées dès septembre 2016 pour refuser justement le fait qui détruit la notion même d’évènement : la loi Travail n’a certes pas été votée, mais elle est adoptée , puis promulguée. Donc nous avons pour le moment échoué une nouvelle fois, comme en 2010 sur les retraites. Certes, comme après 2010, tout cela aura des effets aux élections toutes proches.

Or il est possible (ce n’est pas une prédiction, c’est une possibilité) que les choses tournent autrement. Il est possible que le fait d’une loi (mal) adoptée soit suivi d’autres faits. Que le craquement du monde néolibéral ait libéré une énergie. Et donc que nous ayons vécu un évènement non anodin, et qu’il faille, comme l’explique l’historienne Michèle Riot-Sarcey, « retenir les potentialités qu’il induit » (Le procès la liberté, une histoire souterraine en France du 19ème siècle, La découverte, 2016).

Retenir cette possibilité, lorsqu’on est acteur ou actrice politique, c’est en même temps enregistrer une déconvenue : les acteurs politiques n’ont pas été à la hauteur de l’évènement. J’y reviendrai. Alors que nous décrivions l’atonie sociale depuis plusieurs années et que nous avions le sentiment qu’il ne se passait pas grand-chose de ce côté pour aider à reformuler l’espérance d’un tournant (alors que depuis 2009, la vie politique de la gauche a été mouvementée), la situation s’est en quelque sorte inversée : c’est le mouvement social qui est devenu « la » politique et « la » politique qui s’est trouvée fort peu active, voire embarrassée comme une poule qui aurait trouvé un couteau. Cette observation était déjà notable (plus encore peut-être) en 2010, en 1995 (ô combien !). N’épiloguons pas trop à ce stade, mais retenons le problème.

En tout cas, commençons par ce constat : nous avons vécu depuis le 9 mars 2016 un moment rare, privilégié, où le syndical, le social, les réseaux multiples (on dit « sociaux »), les liens d’associations, mais aussi « le » politique, se rencontrent, se fréquentent, se rejoignent. Parfois pour s’épauler explicitement, pour s’aider, pour converger, pour amplifier le rapport des forces ou au moins le sens immédiat de ce qui se passe.

On peut énumérer plusieurs moments où ces rencontres se sont produites. Choisissons-en quelques-uns parmi d’autres possibles :

  • Le 9 mars 2016, la pétition « LoiTravailNonMerci »- l’évènement inaugural avec 1,3 millions de signatures, produit des réseaux sociaux et de leur puissance potentielle- est quasi immédiatement relayée par des équipes syndicales, et notamment sur l’Ile de France (appel URIF CGT, FO, Solidaires, etc), qui rejoignent les appels des structures jeunes à manifester ce jour-là, jour de l’adoption de la loi en conseil des ministres. Mais en cherchant bien, cette pétition n’est pas étrangère au syndicalisme, puisqu’elle a été conçue par des syndicalistes en grande partie, et même par des ancien-nes…de l’UNEF (et même pour partie …du PS). Je reviendrai sur la portée de ce moment inaugural.

  • La venue de Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, avec d’autres responsables syndicaux comme Eric Beynel, porte-parole de l’Union syndicale Solidaires, sur la place de la République à l’invitation de Nuit Debout est un autre moment d’interaction qui a fait bouger les lignes symboliques de la représentation habituelle des mouvements sociaux, syndicaux  et de leurs codes.

  • Le dimanche 12 juin, deux jours avant la grande journée de montée nationale du 14 juin, le meeting au théâtre Dejazet a vu se côtoyer des syndicalistes, des associatifs, des universitaires ou écrivains, et des politiques (en 1995, avec Bourdieu, il n’y avait pas les politiques, c’était inimaginable). Et on a entendu des phrases du genre : « nous sommes …quelque chose ; nous sommes…une force ». Hélas, comme je l’ai déjà dit, ces remarques n’ont pas été suivies d’effet. Etaient présentes, à l’appel de la fondation Copernic, les mêmes forces que celles qui étaient depuis novembre 2015 rassemblées dans le Collectif Le Code Qu’il Faut Défendre (CQFD), même si celui-ci a peiné à se rendre visible sur la scène publique.

  • J’ajoute bien sûr à ces trois moments le 31 mars 2016 où l’appel lancé depuis février par le journal Fakir, avec le succès du film Merci patron, s’est traduit par l’occupation de « notre place de la République » (expression citée dans un des textes de Nuit Debout adopté plus tard), et par le foisonnement qui s’en est suivi, à commencer par l’introduction d’un nouveau décompte du temps (31 mars, 32 mars, etc). Mais là aussi, le syndicalisme ou un certain syndicalisme n’était pas loin (il suffit de voir le film Merci patron, ou les déclarations de François Ruffin). Les mouvements distincts étaient donc destinés à se rapprocher.

Dans la suite de cette contribution, je développerai les facteurs explicatifs du mouvement que nous avons vécu, les séquences de celui-ci (et notamment pourquoi une grève générale est aujourd’hui très difficile), et ensuite ce que nous apprend ce mouvement, en tout cas provisoirement, sur le plan à la fois social et syndical, mais aussi « politique » au sens plein du terme.

  1. Qu’est-ce qui explique une « entrée en mouvement » à propos de la loi Travail ?

On peut noter deux facteurs explicatifs très différents, mais déclencheurs du mouvement contre la loi Travail.

  • Le premier est évidemment la portée historique de cette loi au regard des traditions historiques du mouvement ouvrier et populaire en France. Le projet porté par la loi est de détricoter totalement un siècle et demi d’histoire sociale. Certes, ce n’est pas la première fois que les libéraux veulent détruire les acquis sociaux, depuis 30 ans. C’était déjà le projet stratégique de la « refondation sociale » du MEDEF (le baron Seillières) au début des années 2000 : outre la Sécurité sociale, la dite « refondation » comportait un volet d’inversion des normes du droit social, qui avait semé quelques graines (dérogations nombreuses sur les 35 heures), mais sans aller jusqu’au bout sur les principes. On se rappelle aussi plus tard la phrase de Denis Kessler ex-N°2 du MEDEF listant les « réformes » à faire : « La liste des réformes ? C'est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s'agit aujourd'hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! ». C’est cette offensive que nous avons connu sur la Sécurité sociale, c’est-à-dire les droits sociaux hors de l’emploi, ou externes à l’emploi. Restait à attaquer les droits sociaux internes aux rapports de travail : le Code des relations avec les employeurs.

Ce qui a été construit depuis la première compilation du Code du travail de 1910, c’est en quelque sorte une sorte de « constitution sociale », d’ailleurs en partie enregistrée dans le préambule constitutionnel de 1946, toujours en vigueur. Le MEDEF avait pour programme avec la « refondation » un autre type de constitution : il employait ce mot. Les luttes à propos de la Sécurité sociale, notamment sur les retraites, avaient une dimension immédiatement concrète pour les salarié-es : âge de départ, taux de remplacement. Cela explique leur massivité. Ce n’est pas tout à fait le cas avec l’inversion de la hiérarchie des normes du droit du travail, du principe de faveur, etc. Ce qui explique que pendant plusieurs mois (été 2015 à février 2016), le débat était cantonné sur un plan très idéologique, théorique (militants syndicalistes, juristes en droit du travail, réseaux politiques…). Les secteurs les plus politisés étaient très conscients de la portée symbolique du projet, ce qui explique la mise en place du collectif Le Code Qu’il Faut Défendre, unissant à l’initiatice de Copernic des organisations syndicales (confédération CGT, FSU, Solidaires), des associations, des partis politiques, ce qui est en soi une nouveauté. Mais tout le monde réfléchissait alors à traduire cette portée symbolique en actes de mobilisations concrets. Ce n’était pas acquis d’avance, d’autant que les premières annonces gouvernementales accompagnées par des sommités prestigieuses plutôt classées à gauche (Badinter, Lyon-Caen, etc) étaient assez bien menées dans le champ médiatique. Mais au dernier moment, le cabinet Valls a chargé la barque et fait annoncer qu’il passerait en force par le 49-3 s’il le fallait. Ce qui a mis la puce à l’oreille dans des secteurs bien plus larges de l’opinion, et notamment la jeunesse. Valls voulait un affrontement politique. Il l’a eu.

  • Le deuxième facteur est la mise sur la scène publique avec l’effet déclencheur de la pétition en ligne portée par Caroline de Haas et des syndicalistes (CGT, Solidaires, y compris FO, etc), lesquels vérifient qu’une critique « virale » de la loi est possible sur les réseaux sociaux, et susceptible de déclencher un mouvement notamment dans la jeunesse. A ce moment, qualifié d’ « historique » par les professionnels des pétitions en ligne, la pétition LoiTravailNonMerci enregistre des pointes de 54 000 signatures en 24h (et même 126 969 le 23 février). Cela est raconté par un reportage de Médiapart publié le 1er mars 2016. S’y ajoutent simultanément des youtubeurs jeunes qui montent la vidéo On vaut mieux que cela, visitée massivement, et d’autres initiatives encore du même genre.

Certes, ces initiatives sont portées par des « experts » des réseaux sociaux, qui en révèlent la puissance potentielle. Et il faudra en tirer les leçons (voir plus loin) pour le syndicalisme ou d’autres formes d’action. Mais Il faut sans doute analyser de manière plus circonstancielle ce qui apparait alors comme un « effet magique » (alors que nous savons tous les incroyables difficultés que nous pouvons avoir parfois pour propager des pétitions, des appels, etc). Il y a à mon avis à ce moment la combinaison heureuse (mais sans doute pas reproductible mécaniquement) de plusieurs facteurs cumulatifs :

  • il se produit alors une sorte de « précipité politique » : tout le monde espère et croit possible que la contestation de la loi va se propager dans la jeunesse selon le modèle de 2006 contre le CPE. Il est incontestable que cette croyance (en partie erronée) a joué un rôle de coup de bélier dans la volonté d’agir dans toute la société, en commençant par le syndicalisme de lutte, les réseaux associatifs, etc. Nous avons tous pensé que la passivité, la chape de plomb qui pesait sur la société par l’existence d’un gouvernement de gauche paralysant le mouvement de contestation sociale, pouvait dès lors craquer sous l’effet jeunesse.

  • S’ajoute à cela la perception très répandue que ce gouvernement n’était déjà plus en capacité de porter ses propres projets, qu’il perdait de l’autorité politique, à cause de l’échec de la déchéance de nationalité, et à cause des claques électorales subies en 2015. Or, le 24 février, une dirigeante du PS (Martine Aubry) faisant « autorité » sort dans Le Monde sa tribune intitulée : « Trop c’est trop », laissant entendre que les craquements au sommet de l’Etat vont devenir des brèches très larges, voire plus. La crise politique est là, dès le début du mouvement.

  • Le 9 mars devient alors la date clef pour démarrer un mouvement. Certes les jeunes et leurs organisations (syndicats, AG de lycées ou facs) y appellent en premier. Mais il convient de noter que très vite, le syndicalisme s’y est rallié (lequel on l’a vu n’était pas étranger à la pétition elle-même). Certes, au plan confédéral, la stratégie prévue était celle du 31 mars, dont le principe était discuté de longue date dans la CGT (fin 2015) : à la fois à propos de la loi Travail, mais aussi pour la CGT la nécessité anticipée de mobiliser sur le plan interprofessionnel avant son congrès décisif d’avril 2016. Cependant FO se rallie au 31 mars aussi, ce qui en fait une date repère. Mais au plan régional, et notamment Ile de France, les unions interprofessionnelles CGT, FO, Solidaires, FSU (avec pour elle un petit retard), appellent à soutenir la mobilisation jeune du 9 mars et à manifester le même jour. Or ces unions interprofessionnelles sont traditionnellement très actives dans les rendez-vous sociaux (par exemple contre la loi Macron en 2015). Elles savent saisir les moments opportuns et l’ont déjà montré. C’est ce qui se produit, avec un 9 mars où la mobilisation syndicale « traditionnelle » est même largement plus massive que celle de la jeunesse, constat qui se vérifiera tout au long du mouvement (et qui montre que le copié-collé sur 2006 concernant la lutte contre le CPE était une erreur, mais qui a joué quand même un rôle positif).

Conclusion 1: le succès du 9 mars (relatif cependant au plan numérique si on compare avec 2010 ou 2006) est compris massivement comme un début de « quelque chose » qui va se propager. Les sondages donnent raison au mouvement. Le gouvernement est isolé. Le peuple de gauche, le salariat organisé ou révolté, estiment que le moment est venu d’une contestation active, d’une sorte de désobéissance, une entrée en dissidence politique. Le peuple de gauche était certes déjà entré en dissidence, mais passivement, en ne votant plus (voire en se tournant pour partie vers la colère et le FN). Cette fois il y a une dissidence active. La tétanisation post-2012 est finie. Potentiellement, cette « libération » porte loin : pas seulement contre une loi, même si elle est l’emblème du libéralisme. Mais justement, c’est le libéralisme comme enveloppe paralysant la société qui est mis en cause, fissuré. On avait trop attendu ! Le mouvement qui commence va mettre en pleine lumière tout ce qui était souterrain dans le libéralisme subi, dans le refus non collectivisé, non « politisé » d’une société devenue inhumaine.

 

  1. Première phase : la « grève manifestante » (9 mars-28 avril).

Cette première phase du mouvement débute le 9 mars et va jusqu’au samedi 9 avril au moins, voire le 28 avril (après le congrès de la CGT), nouvelle journée interprofessionnelle définie par l’intersyndicale. En effet du samedi 9 avril au 28 avril, il y a eu des journées « jeunes » avec présence et soutien du syndicalisme, mais pas de journées vraiment interpro (à cause du congrès CGT, et aussi semble-t-il d’échéances propres à FO), ce qui a d’ailleurs fait l’objet de critiques. Cette séquence inclut la grande journée du 31 mars, considérée par tout le monde comme le point culminant avec 1,3 millions de manifestant-es ou grévistes. Cette succession de dates est parfois appelée de manière plus ou moins critique les journées « saute-mouton » (expression employée par FO ou d’autres depuis 2009-2010 au moins). J’emploierais plutôt le concept (que j’expliquerai par la suite) de « grèves manifestantes ».

  • Premier constat (suite au 9 mars, mais c’est une observation ancienne): une grande journée de grèves et de manifestations ne produit pas ou plus de déclic capable d’engendrer une grève générale, selon le scénario typique du 13 mai 1968. Encore en 1995, les journées de fin novembre se sont ensuite propagées en grèves générales dans les services publics et une partie de la fonction publique (SNCF, RATP, Poste, Télécom, EDF, impôts et trésor public, Education nationale, universités, au moins). Certes, avec les cheminots qui avaient des objectifs propres (contrat de plan Etat-région, lignes fermées), ces secteurs étaient la cible de Juppé sur les retraites (après les attaques de 1993 dans le privé).

Mais si la tactique des journées successives ou répétitives de grèves et manifestations fait débat, elles sont néanmoins nécessaires : elles permettent un mûrissement de la contestation, une accumulation progressive des secteurs salariés qui se joignent au mouvement. Cela inclut également dans le choix d’une action le samedi (9avril) les secteurs qui ne peuvent pas faire grève (j’y reviendrai longuement) et veulent agir. Néanmoins, toute la difficulté repose dans le rythme des journées. Un mouvement social n’obéit pas à des consignes. Une date choisie doit être en phase avec une conscience populaire massive, et dans la conscience populaire, il y des secteurs en avance et des secteurs en retard. Il faut viser l’unité dynamique de l’ensemble. Du 9 mars au 31 mars, c’est ce qui s’est produit. Mais le samedi 9 avril n’a pas permis de franchir un autre seuil national, sauf peut-être des seuils locaux.

  • Il faut donc analyser ces journées comme le concentré du refus d’une politique, l’expression commune et joyeuse de la dissidence politique. Le 9 mars a été une journée de retrouvailles et de joie populaire que l’on n’avait pas connue depuis longtemps. Mais ce refus politique, ce mouvement de la société, a bien conscience en même temps qu’il s’attaque certes à une loi d’un gouvernement (de « gauche » en plus), mais qu’il y a derrière cela tout un monde : la mondialisation libérale. Mais comment contester ce monde-là, qui est diffus, qui est partout mais sans origine claire (Europe, multinationales, les Etats…) ?

  • 1995 aussi a été analysé (on s’en souvient) comme un premier mouvement de refus du néo-libéralisme par la société qui faisait « grève par procuration ». Mais il y avait « la vraie grève » des secteurs publics. En 2003, il y a eu une « vraie grève » extrêmement massive dans l’Education nationale (appelée parfois « le mai 68 de l’enseignement »), et des débuts de grèves (bloquées bureaucratiquement) chez les cheminots et la RATP. En 2006, il y a eu une « vraie grève » massive des étudiants, et des journées de grèves manifestantes du salariat. En 2010, il y a eu un crescendo de grèves manifestantes (du printemps à octobre), et des débuts ou périodes de grèves chez les cheminots et les raffineries, ainsi que des démonstrations et blocages de villes ou de quartiers (Le Havre…) avec des grèves dans le secteur privé (Le Puy). Toutes ces grandes dates de mobilisation, on le voit, étaient appuyées sur des secteurs en grève reconductible massive, ou significative.

  • Par la suite, ce constat est plus difficile à faire. En 2009, y avait eu au début de l’année au moins deux grandes journées de grèves manifestantes très massives, après le déclenchement de la crise financière mondiale. Mais ces grèves n’avaient pas de plate-forme revendicative saisissable dans les entreprises : une déclaration intersyndicale en janvier 2009 avait scellé l’unité syndicale, mais il aurait fallu lui donner de la chair par branche, par région, par entreprise. Plus généralement, on observe aussi dans l’Europe du Sud depuis l’éclatement de la crise internationale et ses effets ravageurs dans les politiques imposées d’austérité une série de mouvements par journées répétées parfois très massives : Portugal, Etat espagnol, Grèce avec plusieurs dizaines de journées de grève interprofessionnelles avant la victoire de Syriza en 2015, Italie contre le job act, etc.

  • Le concept de « grève manifestante » est introduit par Grégor Gall, professeur à l’Université de Bradford. Dans Syndicalisme en luttes (savoir/agir N° 27, éditions du Croquant), Gregor Gall décrit « les formes contemporaines de l’activité gréviste en Europe », et notamment depuis la crise de 2008. Il observe une tendance récurrente, surtout en Europe du Sud (Espagne, Portugal, Grèce, Italie…) : « Le recours à la grève sert de plus en plus à exercer une pression politique sur les gouvernements plutôt qu’une pression économique sur les employeurs du secteur privé ». C’est ce qu’il appelle les « grèves manifestantes », dont « le nombre a considérablement augmenté depuis 2009, et qui sont utilisées comme une arme dans des négociations ouvertes portant sur les politiques publiques ». Bien entendu, ce constat ne fait pas de ce type de conflictualité le nec plus ultra. Des journées de grèves manifestantes peuvent s’user, comme cela s’est produit très vite en 2009, ou ne pas déboucher sur des victoires, ou alors des victoires politiques différées, comme la défaite de Sarkozy en 2012, ou de la droite grecque en janvier 2015. Mais ce type de victoires, on le sait, pose d’autres problèmes politiques et j’y reviendrai. On saisit là une première et énorme difficulté des mouvements sociaux de notre époque : ils ont implicitement conscience que leurs objectifs mettent en cause l’ordre du monde tout entier. Mais la marche est haute ! Ce sont des mouvements de contestation politique et culturelle, bien plus que des mouvements « sociaux » à proprement parler (même si les mouvements sociaux importants ont toujours un sens politique). J’appelle « mouvement social » un mouvement qui a plutôt un ancrage professionnel clair et un objectif revendicatif assez bien identifié. Exemples : le mouvement des infirmières de 1988, le mouvement étudiant contre le CPE de 2006, plusieurs aspects du mouvement de l’Education nationale de 2003 (et il y a actuellement une « vague » de luttes en Allemagne, dans les trains, les avions, etc, qui ont à mon avis cette caractéristique, dans le cadre d’une Allemagne perçue comme riche et en capacité de redistribuer des richesses). En 2016, nous avons autre chose qui surdétermine le mouvement : une dimension politique globale (ce qui ne signifie pas qu’elle est clairement formulée, ni qu’elle va automatiquement dans le sens que nous souhaiterions). Pourtant, il ne faudrait pas déduire de ces remarques que la conflictualité professionnelle a disparu. Elle est devenue moins visible, et c’est la remarque suivante.

  • Deuxième constat : ce n’est pas parce que la conflictualité visible prend la forme de grève manifestantes démonstratives (l’historienne Danièle Tartakowsky a aussi beaucoup étudié la valeur démonstrative et politique des manifestations) et que la conflictualité en « journées perdues pour fait de grève » (données empiriques utilisées traditionnellement par le Ministère du travail) s’est tarie depuis des années, qu’il n’existe pas de nouvelles formes de conflictualités souterraines, internes aux entreprises, et fort peu commentées car elles n’intéressent pas les médias. Celles-ci prennent la forme de petites actions, de débrayages, de pétitions, de grèves du zèle, d’actes de résistance, de délégations collectives, de liens sur réseaux sociaux, mais aussi de grèves mais moins longues qu’auparavant. Tout cela a été cependant étudié par plusieurs auteurs, dont le livre collectif La lutte continue, Les conflits sociaux dans la France contemporaine (Sophie Béroud, Jean-Michel Denis, Guillaume Desage, Baptiste Giraud, Jérôme Pélisse, collection savoir/agir, éditions du Croquant, 2008). Il suffit de citer quelques passages de la conclusion pour comprendre ce qui se joue dans cette nouvelle conflictualité : « Si les grands grèves constituent pour Gramsci une guerre de mouvement, les autres formes de conflits du travail, souterraines, moins visibles, plus ponctuelles relèvent bien de cette guerre de position qui permet à une société civile plus ou moins organisée de résister face à l’emprise des appareils de domination et de faire émerger, pas le bas, des aspirations politiques subversives de l’ordre social existant » (page 148, c’est moi qui souligne). On peut également citer les études de Baptiste Giraud et Etienne Pénissat sur le site Terrain de luttes (http://terrainsdeluttes.ouvaton.org/?p=5353), où l’on trouve cette annotation : « …le thème des conditions de travail est, lui, beaucoup plus souvent cité (+9 points). Entre 2008 et 2010, il constitue le 2e thème de conflit le plus souvent évoqué, après les salaires, et devant la défense de l’emploi». Il y a donc tentative de reconstituer du collectif, de fabriquer des repères débouchant sur des «aspirations subversives » dans un monde économique qui tend à les détruire.

  1. La « subversion » par Nuit Debout

Quoi de plus subversif que Nuit Debout ? Avec l’occupation des places, on passe de la résistance souterraine (dans l’entreprise ou ailleurs) à la pleine lumière.

Là aussi, rien n’est vraiment dû au hasard : comme pour animateurs-trices des réseaux sociaux qui ont inauguré le mouvement, l’occupation de la Place de la République a été voulue et préparée en amont. Le 23 février 2016, il y a la projection de Merci Patron à la Bourse du travail de Paris et naît l’idée d’un prolongement par des associés mélangeant professionnels du journalisme critique (François Ruffin avec Fakir, ex-reporter de Là-bas si s’y suis), des économistes (Frédéric Lordon), des artistes (Jolie Môme), des associatifs (Jeudi Noir, DAL), des syndicalistes de Solidaires, de la CGT, des citoyen-nes primo-militant-es et des ex-politiques (voir le livre Nuit Debout, Les textes, choisis et présentés par Patrick Farbiaz, Les petits matins, 2016). Comme le dit François Ruffin : « Le mouvement Nuit debout n’est pas un mouvement spontané, il a fallu l’organiser » (interview Télérama, 6 avril). Mais là aussi, on voit bien que le syndicalisme n’est pas loin, voire même qu’il est bien là. Même si ce n’est pas (pas encore ?), les structures habituelles, il y a un esprit syndical d’un type nouveau (disons mouvementiste) qui peut-être ne demanderait qu’à s’épanouir (mais c’est un débat que je reprendrai plus loin).

Bien sûr, il y a le modèle des indignés qui est dans les têtes, mais pour les initiateurs-trices, il ne s’agit sans doute pas de copier, mais d’innover. On passe donc le 31 mars de la « grève manifestante » à la grève occupante, mais sur la place publique : « on reste là », « on ne rentre pas chez nous ». Très vite se construit-là une nouvelle légitimité sur le moyen de faire société ensemble : s’écouter, se parler, se respecter, s’organiser, co-organiser la « fraternité » avec le syndicalisme « librement et humainement » (texte d’appel adopté le 23 avril pour la journée interpro du 28 suivie de l’invitation de Philippe Martinez), etc. Comme pendant la Révolution française, on change le calendrier : 31 mars, 32 mars (le livre-témoignage de Patrick Farbiaz s’arrête le 85 mars, au mois de mai, « au plus de l’affrontement avec la loi Travail », quand les raffineries sont occupées). Place de la République (« notre place ») s’élabore aussi (entre autre) le projet d’une autre République, avec un « processus constituant » (critiqué par d’autres qui veulent surtout un « processus destituant ») : « Nous demandons solennellement un référendum décisionnaire sur ce projet de loi et nous appelons à un processus de réécriture de la Constitution permettant d’instaurer une réelle démocratie en France » (texte adopté par la commission Economie politique le 11 mai). Qui aurait pu penser, après l’année noire de 2015, que des utopies de cette nature mobiliserait du monde ? Qu’on reprendrait l’idée de « cahiers de doléances et d’exigences » (avec 20 propositions adoptées le 40 mars)? Qu’on discuterait devant des centaines de personnes extrêmement attentives du « salaire à vie » opposé au « revenu social garanti », ou pour une « écologie sensible, de l’attention, libératrice », « une transition écologique sérieuse qui rompt avec le capitalisme du désastre et de la démesure » ? Et du féminisme, de l’écologie, des quartiers populaires et bien sûr de la « convergence des luttes » ?

Bien sûr, les Nuit Debout furent toutes différentes d’une ville à l’autres, surtout lorsqu’elles étaient par exemple organisées en banlieues, parfois portées et animées par les réseaux militants habituels et connus, mais qui ont souvent joué le jeu avec le plaisir et la curiosité d’explorer de nouvelles pratiques, puisque « le monde d’avant » (quand tout était « rouge ») est si éloigné des réalités contemporaines.

Bien sûr aussi, ce ne fut pas au total très massif (37 000 personnes sur le compte Twitter NuitDebout, 85 000 personnes sur l’application Périscope le premier week-end, 385 000 en audience cumulée, selon Patrick Farbiaz ). Bien moins qu’en Espagne, qu’à New York, etc. Bien sûr, les « quartiers » ne sont pas venus, ni beaucoup de salariés de l’industrie sans doute. Mais selon l’enquête sociologique effectuée à chaud ((http://reporterre.net/qui-vient-à-nuit-debout, 17 mai, par Stéphane Baciocchi, Alexandra Bidet, Pierre Blavier, Manuel Boutet, Lucie Champenois, Carole Gayet-Viaud, Erwan Le Méner), ce n’était pas un monde de bobos, ni de jeunes intellos. Plutôt des personnes venues de l’Est de Paris, et donc pas du centre riche, 37% viennent de la banlieue proche, 16% sont même ouvriers (trois fois plus que la moyenne de Paris) et 20% sont chômeurs (le double de la moyenne nationale). La moyenne d’âge dépasse 30 ans, mais il n’y a que 1/3 de femmes. Il n’y a pas que des étudian-es mais des salarié-es de centre-ville, de nouveaux métiers, précarisé-es, pas forcément hostiles au syndicalisme (22% y ont déjà cotisé) mais plutôt hors d’atteinte du syndicalisme, ou attirés par des formes associatives diverses (réfugiés, sans-papiers, environnement, cafés associatifs…).

Ces (dizaines de milliers ?) personnes sont elles aussi en dissidence politique et sociétale, bien en connivence avec des ZAD et autres types de mobilisations non classiques ; si le terme de « génération Bataclan » (avancé par Patrick Farbiaz) est osé, elles ont sans doute résisté à l’Etat d’urgence post-attentat de novembre 2015, et elles forment sans doute très spontanément les cortèges de tête des manifestations (avant les carrés de tête plus officiels), ce qui ne signifient pas qu’elles soutiennent spontanément les théories de contre-violence à opposer à la violence d’Etat, théories portées par d’autres réseaux bien spécifiques.

Conclusion  2: ce que révèle et porte Nuit Debout, c’est que le mouvement démarré le 9 mars comporte un excédent de subversion, de critique, d’énergie, qui en quelque sorte prolonge ou dépasse l’aspect plus « traditionnel » de la manifestation avec grève. Le mouvement de dissidence politique, ou socio-politique, enclenché le 9 mars, est à la fois enraciné dans le syndical et renouvelle le syndical en organisant un salariat hors syndicat, dans une dynamique de contestation globale du « monde » libéral et de son « tout ». La CGT a analysé en son sein que, à la différence des indignados d’Espagne, dont la naissance provient de la faille d’un syndicalisme qui n’avait pas fait son travail (le constat est juste), Nuit Debout est compatible avec le combat syndical (et donc il faut le soutenir) dès lors que le syndicalisme est en tête du combat depuis le début (numériquement c’est vrai). Cette analyse préserve la fierté et l’identité du syndicalisme et celle de la CGT en particulier. Mais cela ne saurait dédouaner le syndicalisme d’une audace nécessaire pour se ressourcer dans un mouvement certes brouillon, certes quelque peu anti-appareil, mais un mouvement qui invente aussi ses propres règles, son propre formalisme, ses propres institutions (l’AG, les commissions, un langage). Le syndicalisme ne peut que s’y renforcer s’il le souhaite, même si cela nécessitera une ou plusieurs petites révolutions culturelles.

 

  1. Pourquoi pas de grève reconductible généralisée ?

Cette question taraude bien sûr beaucoup de secteurs militants, depuis le 9 mars. Mais pour la première fois, personne ou presque personne ne dit que « c’est de la faute des appareils ».

  • Débats préparatoires : Dès le 9 mars, le débat est posé dans les équipes militantes de dépasser le cap de la grève manifestante et d’aller vers « la » grève générale. Il est posé chez les lycéens et étudiants, lesquels se dotent d’une coordination nationale faiblement représentative, mais qui portera cette orientation (y compris en demandant au syndicalisme plus traditionnel de mettre en œuvre ce que le mouvement jeunes ne parvenait pas à concrétiser). Il est posé par l’Union syndicale Solidaires en terme d’objectif à atteindre, et notamment par la fédération Sud Rail en pointe dans le conflit spécifique qui a débuté à la SNCF le 9 mars sur la convention collective du ferroviaire (issue de la loi de 2014) en cours de négociation. Le 9 mars a témoigné d’une grève extrêmement puissante à la SNCF, avec un taux de 50% (rappelant 1995), mais à l’appel d’une intersyndicale plus large que celle de la loi Travail (incluant donc la CFDT et l’UNSA), ce qui a évidemment joué un rôle important tout en compliquant la suite de la lutte. Le débat pour la grève générale est également posé par un Appel intitulé « On bloque tout » initié par des syndicalistes de Solidaires, de la CGT, la FSU, la CNT, de la Confédération paysanne, qui fait état le 12 juillet de 1675 signataires (ce qui est modeste) et 135 structures syndicales (ce qui est plus intéressant). Cet appel se fixait l’objectif de « porter le débat » sur la grève générale et de s’y engager « partout où c’était possible ». Le bilan tiré le 12 juillet explique qu’il faut faire le constat des difficultés (dans toutes les organisations) et tenter de les expliquer.

Enfin le débat sur la grève au moins « reconductible » a fortement traversé le 51ème congrès confédéral CGT, tenu du 18 au 22 avril 2016 (il faudrait également étudier comment il a été mené dans Force ouvrière). Ce n’est pas ici le lieu de décrire en détail comment le congrès CGT s’est déroulé. Il est certain qu’une forte attente de décisions offensives s’y est exprimée, dépassant très largement les clichés rapportés par la presse sur le rôle de « l’extrême-gauche » (pour tenter de montrer un isolement irresponsable de Philippe Martinez). Le problème est que cette attente n’a fait l’objet d’aucun vrai débat sur les conditions permettant aujourd’hui de parvenir, sinon à une grève générale, au moins de vraies reconductions ; ni de débats sur les professions ou secteurs en mesure d’y parvenir réellement. La motion adoptée appelle à réunir des assemblées générales d’ici le 28 avril (prochaine date déjà actée) afin « que les salariés décident, sur la base de leurs revendications et dans l’unité, de la grève et de sa reconduction pour gagner ». Les termes sont soigneusement choisis, mais le texte apparait comme en phase avec le souhait majoritaire des congressistes.

Restait à l’appliquer ! Il n’est pas exagéré aujourd’hui de dire qu’il l’a été, mais qu’à l’occasion de sa mise en œuvre effective, on a pu mesurer les difficultés immenses que représentent aujourd’hui la construction de grèves économiques bloquantes sur des objectifs interprofessionnels.

  • Mise en œuvre- D’abord il a fallu du temps avant que les débats dans les équipes syndicales se traduisent en décisions opérationnelles. L’idée de certains congressistes CGT de reconduire la grève à partir du jeudi 28 avril jusqu’au mardi 3 mai n’a pas pu se concrétiser, même si cela paraissait logique, ou « à portée » de décision (laissons de côté le débat spécifique des cheminots pour le moment).

Il a fallu attendre la mi-mai pour qu’une perspective de vraie grève bloquante se dessine avec l’appel FO puis CGT d’une grève des routiers à partir du 16 mai, grève qui faisait entrer le mouvement dans une logique de mouvement revendicatif de type professionnel, les routiers se rendant compte que l’hypothèse d’heures supplémentaires payées à 10% (au lieu de 25%), que la loi Travail autorise, allait déboucher sur des grosses pertes de salaire. D’ailleurs le gouvernement a tout de suite colmaté la brèche,, au bout de quelques jours de grève et blocages, en décrétant que cette profession serait exonérée de ce dispositif.

Mais ce mouvement des routiers a inauguré un processus de grèves économiques reconduites parfois plusieurs semaines, dont les raffineries ont été (comme en 2010) le secteur de pointe. La conjonction avec une vraie grève reconductible des cheminots pour la fin mai permettait d’entrevoir une crise sociale aigüe. En fait, les grèves et les actions ont pris plusieurs formes, toutes vécues par les salarié-es concerné-es (à mon avis) comme la mise en œuvre d’un processus de reconduction dans les conditions où il est possible aujourd’hui :

  • Blocage réel de la production dans les raffineries (y compris avec des aspects de grèves tournantes pour économiser des forces) ;

  • Blocages de production de certains secteurs et actions coups de poings pour paralyser des circuits de transport ou des quartiers entiers de villes (cas emblématique du Havre, mobilisation raffineries, dockers, ports, etc)

  • Débrayages réguliers et répétés de semaine en semaine dans de grandes entreprises comme Airbus (Nantes) ;

  • Blocages des usines de tri de déchets, suivis de grève effective dans les usines d’incinération ;

  • Et enfin une quantité sans doute assez importante (mais il n’y a pas pour le moment de statistiques connues) de débrayages et de grèves dans des entreprises privées, grandes (ciments Lafarge) ou petites.

Au total, ce mouvement gréviste multiforme a fait apparaitre pour la première fois depuis longtemps (même s’il avait déjà quelques actions en 2010, voire 2009 dans les manifestations) une activité gréviste dans le secteur privé sur des bases interprofessionnelles et coordonnées. Si bien que la manifestation nationale à Paris du 14 juin 2016 a été la plus grosse mobilisation de la classe ouvrière du secteur privé incluant l’industrie que l’on n’ait pas vu depuis longtemps (une répétition cependant le 9 avril 2015), avec plusieurs centaines de milliers de personnes.

Ce fait social et politique a cependant été occulté ou saboté par la campagne gouvernementale exploitant les inondations, le futur EuroFoot, et surtout les scènes de violence dans une partie de la manifestation. Ce qui a contribué à empêcher que la massivité du 14 juin (loin cependant du million annoncé, lequel aurait sans doute changé le cours des choses s’il avait été réel) ne devienne un élément politique déterminant capable de relancer un processus général de grèves reconduites.

  • Les obstacles, ou comment le néo-libéralisme (et son monde) s’est enraciné au cœur des entreprises-

Je l’ai dit : plus rien ne se passe aujourd’hui comme en 1968, où une grande journée (le 13 mai) propage l’envie et la réalité effective de la grève générale en quelques jours, et d’abord dans les usines automobiles à cette époque, mais où en 2016 les débrayages ont été incroyablement difficiles et peu massifs. Le scénario 1968 est aussi (un peu) celui de 1995, même si cela s’est limité au secteur public (il est vrai attaqué frontalement) : grèves trainées de poudre après le signal déclencheur des cheminots (fin novembre 1995) qui dans les gares vont voir les postiers, lesquels vont au-devant des agents des impôts, des enseignants, des agents EDF, etc.

Après 30 ans de politiques néo-libérales et de restructurations néo-libérales au sein des entreprises, les difficultés de la grève économique bloquante sont immenses :

  1. On connait bien ce que Danièle Linhart (sociologue du travail, CNRS) appelle « la précarité matérielle » (La comédie humaine du travail, De la désuhmanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale, éditions-érès, 2015). Il n’est guère possible, voire impossible, de faire grève pour une caissière de magasin gagnant 800 euros à peine en horaires à temps partiel (parfois en CDI) dispersés dans une journée. Où lorsqu’on travaille dans une petite PME sous-traitante d’un groupe qui impose des rythmes flexibles, des délais, avec des menaces de rupture de marché. Ou lorsqu’on est en contrats courts, en intérim, en stage, pendant des années avant d’accéder à un emploi CDI. Ou très difficile lorsqu’on est dans un grand groupe sous la pression d’une délocalisation de morceaux d’entreprises, ou de fusions, etc. Ou lorsqu’on est dans une entreprise sans organisation syndicale. Comme l’observent Baptiste Giraud et Etienne Penissat : « Pas de syndicats, pas de conflits collectifs » (http://terrainsdeluttes.ouvaton.org).

  2. Mais il faut surtout ajouter ce que Danièle Linhart appelle la précarité « subjective ». C’est-à-dire l’embrigadement des cerveaux par un management hyper-actif et omni-présent aboutissant à un remaniement complet des cadres de référence des relations de travail, et une destruction des collectifs de salarié-es qui créaient autrefois une solidarité, une connivence, basée sur une histoire commune, une morale commune, des pratiques communes. Jusqu’à un certain point, il y avait même jusque dans les années 1970-80 un cadre commun y compris avec les directions d’entreprise : le conflit social était un fait admis, et la société le prenait en compte dans ses valeurs implicites communes (y compris jusqu’au niveau politique) admettant peu ou prou la contradiction des intérêts et des conflits de projets. Tout cela est aujourd’hui laminé, et souvent détruit totalement dans ce que certains auteurs nomment la « dé-démocratisation » de la société « post-démocratique » (Demain le syndicalisme, repenser l’action collective à l’époque néo-libérale, Louis-Marie Barnier, Jean-Marie Canu, Christian Laval, Francis vergne, Syllepse, 2016). Les usines automobiles notamment, fer de lance des grandes grèves autrefois (1936, 1968), sont totalement restructurées aujourd’hui par le rouleau compresseur brutal de la gestion néo-libérale. Citons cet extrait d’une interview de Fabien Gache, délégué syndical central CGT à Renault (interview dans Bastamag reprise dans www.syndicollectif.fr) : «Les Renault se disent que les conditions de travail des intérimaires sont certes pénibles mais qu’à tout prendre, « il vaut mieux que ce soit l’autre plutôt que moi ». […]. Cette stratégie génère un sentiment d’opposition quotidien, les salariés ont le sentiment qu’ils se retrouvent entourés d’ennemis plutôt que de collègues. Ce qui change radicalement le quotidien, puisque le travail, par définition, c’est la coopération. […]. On ferme toute perspective de rencontre et de collaboration. Si on pousse la logique au bout, la direction crée le sentiment que pour survivre, il faut éliminer l’autre. C’est une logique suicidaire pour l’entreprise mais aussi pour la société toute entière. On casse complètement le tissu social et toute possibilité de solidarité. Ce qui se passe dans le monde du travail est une des causes importantes de la montée du FN ».

Danièle Linhart (Pourquoi travaillons-nous ?, éditions érès, 2008), explique que le régime de valeurs devenu hégémonique dans le monde du travail est totalement coupé du régime structurant plus ou moins « officiellement » la société dans ses fondements historiques ou populaires (valeurs communes, grandes dates historiques, sentiment d’une société). Elle synthétise ainsi le résultat atteint : « le management moderniste referme le couvercle sur les salariés, il les isole ainsi de la société et les éloigne de cette conscience commune habitée de façon controversée et conflictuelle par des groupes sociaux. […]Il y a une tentative d’arraisonnement de la subjectivité des individus, qui aboutit à les détourner de son aspiration à l’universalité et de son ouverture fondamentale sur la société ».

Il n’y a donc plus de « monde commun » dans les ateliers, les services, dans le travail en général. C’est ce qui produit la crise du travail exacerbée depuis les années 1990 (suicides, souffrance), au départ davantage étudiée par des chercheurs (psychodynamique du travail, psychologie du travail) que par le syndicalisme lui-même qui cependant prend maintenant conscience de ce défi (CGT et Solidaires notamment, mais aussi la CFDT à sa manière). C’est aussi ce qui explique une conflictualité souterraine de type nouveau dont j’ai parlé : les salarié-es tentent empiriquement de reconstruire du « commun » dans des conflits certes peu visibles (« guerre de position ») mais dont le point commun est la reconstruction indépendante du « sens humain» autonome, contre le régime « d’humanisation forcée » imposé par le management. Celui-ci ne s’intéresse d’ailleurs plus aux qualifications ni aux métiers, mais aux attitudes (virilité, jeux, compétition, captation du désir), comme le décrit encore en détail Danièle Linhart (Dans La comédie humaine du travail), ou encore la sociologue Marlène Banquet qui montre comment les directions de groupe sont prêtes à ignorer ou saboter les savoir-faire professionnels les plus solidement acquis dans le commerce, pour obéir aux actionnaires à court terme (Encaisser !, enquête en immersion dans la grande distribution, la Découverte, 2013).

  1. Il est donc admirable en réalité que des vraies grèves interprofessionnelles se soient quand même déroulées dans le secteur privé industriel en mai 2016. Mais en regardant attentivement, on peut supposer qu’elles se sont déroulées d’abord dans des secteurs où existent encore des collectifs de lutte et une mémoire de la lutte : les raffineries, les dockers (y compris pour ces derniers avec traditions internationales), par exemple. Il faut ajouter à ces secteurs ceux qui ont également des traditions maintenues et vivantes, mais où l’action contre la loi Travail s’articulait avec leurs propres exigences professionnelles, comme les cheminots (même si le bilan d’ensemble est discuté et contesté entre syndicats), ou comme les intermittents du spectacle, menacés une nouvelle fois dans leurs droits collectifs et qui ont réussi à regagner les acquis antérieurs à leur grande lutte de l’été 2003 (cela fait partie des résultats indirects du mouvement, le gouvernement craignant que plusieurs incendies ne s’allument en même temps, comme on l’a vu aussi pour les routiers).

  2. Il conviendrait cependant d’analyser à part pourquoi le mouvement contre la loi Travail a presque totalement échoué à mobiliser la fonction publique d’Etat. L’explication « naturelle » est que le Code du travail ne concerne pas encore directement ce secteur de travail régi par un statut national fort (1,8 millions de personnes, dont 50% Education nationale, mais sans compter les militaires). Des mobilisations ont eu lieu dans la fonction publique territoriale ou hospitalière ; les chiffres statistiques manquent, mais elles sont sans doute modestes. Par contre les chiffres de grève dans l’éducation nationale, ou dans les autres administrations, sont demeurés très faibles. Ni la FSU, ni l’UGFF CGT, ni FO, ni Solidaires ne sont parvenus à dépasser cette situation transversale. On peut y voir un ensemble de raisons qu’il faudrait analyser plus en détail :

  • Le Code du travail n’est pas un enjeu direct dans ces métiers, bien que les effets du new public management (copier les méthodes du privé dans le public) y soient déjà fortement présents et exercent un effet déstabilisateur (administration fiscale, services publics soumis à concurrence, etc). Dans l’éducation nationale, il faudrait analyser les effets des lois et des pressions exercées vers l’autonomie des établissements, et de la mise en concurrence de fait du métier d’enseignement. On peut penser que ces secteurs professionnels sont dans une sorte de transition par rapport au secteur privé, un entre-deux qui percute les salarié-es et les équipes syndicales : pas encore vraiment dans la gestion par la concurrence, mais plus tout à fait dans la gestion par règles statutaires.

  • Mais le facteur déterminant a sans doute été l’échec de la mobilisation programmée sur les salaires enclenchée le 21 janvier par une grève nationale plutôt bien suivie et appelée par CGT, FO, Solidaires, et certains syndicats de la FSU, mais pas la fédération. Il devait y avoir une action de plus grande ampleur le 22 mars, au moment où la mobilisation contre la loi Travail avait démarré après le 9 mars et juste avant la grande journée prévue du 31 mars. Mais des tensions à la fois internes aux syndicats et inter-syndicales ont finalement abouti à l’abandon de cette journée. Ces tensions reflètent un enchevêtrement complexe de (fausses bonnes ?) raisons non dénuées de fondement, mais qui n’ont pas pu être surmontées : ne pas épuiser les forces le 22 mars sur des mots d’ordre « catégoriels » (salaires) et donc privilégier l’interprofessionnel le 31 mars ; refus fortement exprimés dans la CGT et Solidaires de participer à une journée théoriquement appelée aussi avec la CFDT dont l’attitude nationale était fortement critiquée sur la loi Travail ; les mêmes raisons (prétextes ?) expliquaient que FO annonçait qu’elle n’appelait pas le 22 mars, ce qui affaiblissait la dimension unitaire ; la FSU par contre, non présente totalement le 21 janvier (et critique sur les conditions d’appel du 21 janvier), était cette fois décidée à le faire, mais se heurtait au scepticisme grandissant de ses partenaires (y compris parce que la FSU avait signé, non sans débats difficiles, l’accord dit « parcours professionnels, carrières et rémunérations »-PPCR- négocié depuis 2015 avec le gouvernement). Toutes ces raisons cumulées ont abouti à ce qu’il faut décrire comme l’auto-élimination de la journée du 22 mars dans le paysage de la lutte. Cet échec n’a nullement renforcé les disponibilités des fonctionnaires à se reporter sur les autres dates de mobilisation interprofessionnelle, sauf bien sûr pour les secteurs les plus combatifs et politisés. Il a en outre permis au gouvernement des gestes sectoriels sur les rémunérations (enseignants), toujours en vue de ne pas alimenter un mécontentement trop général (mais aussi pour 2017).

  1. Conclusion 3 : le développement malgré tout de grèves économiques bloquant la production dans le secteur privé à partir du milieu du mois de mai jusqu’à début juin (14 juin au maximum) constitue un nouvel exemple de mutation du mouvement, qui trouve de jours en jours de nouvelles formes de lutte. En effet, après le 1er mai, et malgré les annonces proclamées au congrès de la CGT, tout semblait s’affaisser : les grèves manifestantes d’un jour étaient très affaiblies numériquement (20 à 25 000 réels sur Paris), le mouvement de la jeunesse était tari (baccalauréat). Beaucoup annonçaient ou pressentaient la fin du mouvement. Mais l’excédent d’énergie subversive dont il était porteur, avec la généralisation des Nuit Debout fin avril, et le débat syndical peu visible qui s’amplifie sur la préparation de « reconductibles », le hisse à un autre stade. La portée directement contestataire de Nuit Debout est en quelque sorte complétée par la puissance sociale de la grève qui arrête ou interrompt, même partiellement, la machine économique. Ce qui bien sûr provoque des hurlements dans la bien-pensance libérale : interrompre le fonctionnement normal de la machine économique est devenu tout simplement impensable, une hérésie. La violence du débat public en témoigne. Le concept déjà ancien d’ « otage » est au carrefour entre le conflit social, le fait divers violent, ou l’acte terroriste. Ce débat public n’est que la pointe avancée d’une violence latente ou déclarée du système, multidimensionnelle, face à laquelle le mouvement se heurte.

  1. Violences et libéralisme

Les questions de violence dans le mouvement seront à peine abordées ici. Là encore, une étude spéciale serait nécessaire, avec des dimensions historiques, sociologiques, stratégiques, policières.

  • Les premières formes de violence accompagnent les manifestations spontanées des lycéen-nes : frappes policières particulièrement sauvages contre un lycée à Paris (19ème), rôle du groupe autonome Mili qui explique : « Le Mouvement Inter Luttes Indépendant (MILI) est un collectif composé de «jeunes» – lycéens, étudiants ou non. qui se démarque radicalement des organisations syndicales et politiques classiques de droite et de gauche par ses objectifs, son fonctionnement et ses modes d’action. Nous rejetons d’une part toute structure hiérarchique et n’avons pas de «programme» clé en main ». Selon certaines analyses, ce groupe a contribué à affaiblir la dynamique de masse des luttes lycéennes, qui n’est pas du tout sa préoccupation première.

  • Les carrés de tête spontanés des manifestations se composent d’un mélange difficile à décrire entre une masse importante de personnes qui ne font pas du tout de la violence une théorie stratégique, mais qui ne se reconnaissent pas du tout non plus dans les manifestations traditionnelles bien ordonnées. Comme le public majoritaire de Nuit Debout, elles sont situées hors ou à côte de toute organisation, même si elles n’ont pas d’hostilité à priori (certaines personnes sont syndiquées ou l’ont été). Leur visée « politique » est probablement très hétérogène, dans un contexte général de discrédit des partis et des organisations, un peu comme les débats hétérogènes des Nuit Debout (mais le noyau organisateur permanent de Nuit Debout tient à avoir souvent son propre cortège dans les manifestations et à afficher un pacifisme créateur). Ces personnes « dissidentes » veulent afficher, sans toujours se concerter, un mode indépendant d’action. Parmi elles (plusieurs milliers) se glissent les groupes de quelques centaines de personnes (maximum) qui font de l’affrontement une théorie stratégique : répondre à la violence de la société par la violence des résistances, sans préoccupation de construction de l’action de masse (selon la très vieille théorie de l’action exemplaire sensée se propager). La disproportion entre les ripostes policières et les actions de ces petits groupes soude le carré de tête des manifestations, qui invente in situ des ripostes spontanées, inexpérimentées et donc coûteuses (blessures, arrestations, puis mises en cause) face à une police déchainée répondant à des ordres dont le but est de provoquer un scénario de violences amalgamées visant à discréditer tout le mouvement.

  • L’action policière (les ordres reçus) vise à habituer la population à un monde où la violence est latente, surtout après les attentats terroristes. Selon cette conception, la sécurité armée prime sur tout, il n’est pas convenable de contester le libéralisme et son monde. Il faut s’y habituer. Toute personne est potentiellement en dérive (il suffit par exemple de se baisser pour ramasser quelque chose par terre) et il faut la remettre dans le droit chemin, par la force si nécessaire. Dans ce cadre, l’utilisation tactique des conceptions « autonomes » (genre Mili) est très utile, il convient donc de les laisser faire pour créer un climat.

  • Le libéralisme comme entreprise générale de codification des comportements humains ne peut supporter le moindre écart vis-à-vis des normes efficientes qu’il prescrit : dans l’entreprise, dans l’espace public, dans les débats médiatiques réglementés. Cette prescription, comme on l’a vu, pénètre en profondeur le tissu social et remodèle les comportements. La violence est latente, y compris dans les relations de voisinage, de travail entre «pairs » (cynisme professionnel). Lorsqu’un chauffeur routier à un délai de livraison à respecter, il est pour lui insupportable qu’une manifestation ouvrière vienne contrecarrer cet objectif. Cela peut engendrer des réflexes de violence déréglée (Fos sur Mer). A une échelle plus globale et mondiale, l’hyper-libéralisme libère des pulsions individuelles de violence nihiliste (auxquelles il faut trouver un sens hyper-idéologisé).

 

  1. Stratégies syndicales, unité et division : deux syndicalismes ?

Pour la première fois depuis assez longtemps, les stratégies adoptées par les syndicats en 2016 n’ont pas fait jusqu’ici l’objet de critiques publiques fortes. En 1995, ces critiques étaient modérées (car c’était une demi-victoire), mais existaient dans la gauche syndicale ou politique. En 2003, en 2009, en 2010, les critiques ont été beaucoup plus véhémentes, jusqu’à produire pour ce qui est de 2010 une sorte d’écoeurement, avec des effets pesant sur le climat social et politique général. Cela a même conduit à des volontés de révision sur les stratégies adoptées, notamment par exemple sur l’unité syndicale, ou le « syndicalisme rassemblé », projet forgé par la CGT depuis le début des années 1993. A l’intérieur de la CGT, il y avait jusqu’au congrès d’avril 2016 et dans le congrès une attente très forte de réviser ou d’abandonner le « syndicalisme rassemblé », perçu comme une main tendue à la CFDT, mais avec pour conséquence une certaine envie de réaffirmer la seule puissance de la CGT. Au plan national, FO refuse assez systématiquement, mais pour d’autres raisons, toute action importante avec la CFDT. Dans l’Union syndicale Solidaires, la critique du « syndicalisme rassemblé » de la CGT est également très puissante, et Solidaires s’est à plusieurs reprises désolidarisé de certaines initiatives incluant la CFDT sans que celles-ci débouchent sur l’action. Solidaires se prononce pour l’unité d’action, pas pour l’unité jugée parfois purement symbolique et sans action. La FSU est beaucoup plus engagée dans la recherche d’une stratégie d’unité d’action systématique (y compris avec la CFDT), incluant des propositions de rapprochements plus structurés, sans exclusive à priori, mais surtout en direction de la CGT ou de Solidaires en réalité.

La place manque ici pour retracer une histoire de ces débats complexes, qu’il faut chaque fois replacer dans leur contexte.

En 2016, nous avons entendu plusieurs fois la remarque suivante : si jusqu’ici tout s’est bien passé, c’est parce que la CFDT n’était pas là. Il n’y a donc pas eu lieu, comme en 2010, de composer avec elle et de faire des compromis aboutissant à casser la dynamique de lutte.

La question est redoutable et devra être débattue avec précaution. Pour plusieurs raisons :

  • D’une part le mouvement n’est peut-être pas encore fini, puisqu’il est appelé à rebondir par l’intersyndicale nationale le 15 septembre ;

  • D’autre part, des secteurs de la CFDT (mais il faudrait faire une étude plus poussée et suivre de près les évolutions internes, notamment dans la métallurgie), de l’UNSA, et même de la CGC, se reconnaissent dans le mouvement, et nul ne peut prédire l’évolution de ce constat ;

  • Enfin, tout le monde a pu noter que même si ce mouvement à une charge subversive forte, sa massivité est inférieure à d’autres séquences de luttes où la CFDT était justement présente (2006, 2009, 2010).

Or cette question de la massivité, si elle n’empêche pas le mouvement de durer, de rebondir sans cesse, de muter même d’une semaine à l’autre sous des formes toujours étonnantes, pourrait pourtant revenir comme un problème important. Nul ne peut savoir à ce jour comment ce mouvement va remanier la conscience profonde du salariat, celui qui n’a pas encore bougé, même s’il soutient massivement la lutte et refuse la loi Travail dans les enquêtes d’opinion. Les prochaines élections professionnelles, avec les modifications des règles de représentativité, serviront d’instrument de mesure (avec la synthèse officielle prévue en 2017). Tout le monde le sait, à commencer par les commentateurs médiatiques en rage face à une réapparition trop voyante de la lutte des classes, au lieu et place du syndicalisme du donnant-donnant dans le monde néo-libéral achevé.

Une rapide rétrospective des luttes interprofessionnelles les plus puissantes depuis 1995 fait apparaitre une constante : la CFDT y est toujours présente au point de départ. Si bien que le débat sur la stratégie se déroule une échelle de masse devant le salariat et les équipes syndicales engagés dans l’action. C’était le cas en 1995, où la direction CFDT est présente jusqu’à ce que la grève devienne générale (après la journée du 25 novembre 1995). C’était le cas en 2003, où la direction CFDT décide unilatéralement la rupture le 15 mai (après la grande journée du 13 mai), pour approuver la réforme Fillon. C’était le cas en 2006, où la CFDT reste jusqu’au bout, et c’est une victoire. C’était le cas en 2009, où très vite la CFDT s’embourbe dans des discussions avec Sarkozy, mais parvient aussi à y attirer plus ou moins le reste de l’intersyndicale, brisant ainsi la dynamique initiée par les grèves manifestantes du début d’année, engagées à la suite d’un accord national sur une plate-forme au sommet, très générale, donc sans vraies revendications appropriables sur le terrain. C’était vrai aussi en 2010, où la CFDT, malgré un projet stratégique antagonique à celui des autres syndicats (elle est favorable au système de retraite par points ou à des comptes notionnel), n’as pas voulu cette fois briser l’unité d’action au sommet (pour des raisons politiques liées à l’approche de 2012), et s’est contentée d’en freiner la logique à certains moments-clefs. Mais on sait l’amertume ressentie sur le bilan de cette séquence dans les mois qui ont suivi (où d’ailleurs la CGT s’est contentée d’une prise de distance passive avec l’intersyndicale au début 2011, se repliant ensuite souvent sur des actions CGT sans grand succès, jusqu’à la journée unitaire 9 avril 2015).

Avant que le conflit contre la loi Travail démarre le 9 mars, la direction CFDT était très mécontente de la façon dont l’exécutif a traité la question, en ajoutant des articles provocateurs et en annonçant une attitude autoritaire (49-3), alors même que le gouvernement est en infraction avec le Code du travail actuel (article L 1) qui stipule qu’une telle loi doit faire l’objet préalable d’une « saisine préalable des partenaires sociaux aux fins d’une éventuelle négociation » poussée avec les syndicats (des recours juridiques sont en cours sur ce plan). En somme, le gouvernement faisait le contraire de ce qu’il ne cesse de proclamer pour justifier les dispositifs de cette loi : passer par-dessus les « partenaires sociaux ».

Il était donc nécessaire de vérifier (sans illusion) jusqu’où la CFDT était prête à aller dans son opposition initiale. Il s’en est suivi l’épisode très court d’un communiqué  commun avec la CFDT le 23 février 2016, se limitant à exiger le retrait de certaines dispositions de la loi comme la barèmisation des indemnités prudhommales en cas de licenciement injustifié. Ce communiqué (signé par tout le monde) a fait l’objet de critiques fortes dans la CGT notamment, parce qu’à ce moment précis, celle-ci n’avait pas encore pris clairement position pour le retrait du projet, ce qu’elle a fait très vite quelques jours après. Une telle prise de position pour le « retrait » est d’ailleurs une nouveauté dans la stratégie CGT face à une contre-réforme venant du pouvoir politique. La CGT s’était refusé à exiger le retrait de la loi Fillon en 2003. En 2006, toute l’intersyndicale exigeait le retrait du CPE, mais c’était une mesure précise et ciblée. En 2010, le langage est plus confus : « combattre la réforme » de Sarkozy, la « refuser », voir rappeler qu’en 2006, la loi votée n’a pas été promulguée. En 2016, il est certain que l’exigence générale du retrait par l’intersyndicale a contribué à radicaliser et même « politiser » le mouvement. Toute l’intersyndicale devient de fait un collectif d’opposition politique au gouvernement (ce que FO assume sans le dire).

Je reviendrai plus loin sur les défis posés au syndicalisme par le mouvement contre la loi Travail, sur les questions unitaires, sur le travail, sur la question des réseaux sociaux.

Conclusion 4: il est certain que le clivage stratégique au sommet du syndicalisme s’est amplifié avec ce mouvement. Accepter la doxa libérale, c’est accepter de faire du syndicalisme un simple instrument de compensation très partielle des reculs sociaux, pour certaines catégories seulement. Le champ des possibles dans ce domaine est bien sûr immense : toute catégorie, tout groupement dans le salariat, dès lors qu’on accepte le management pro-capitaliste comme indépassable, peut faire valoir des intérêts partiels. FO a très souvent construit son champ syndical propre sur ce fameux « grain à moudre ». Bien sûr ce grain à moudre est léger, passager, friable, mais il peut être étendu, et même « personnalisé », donc immense dans le champ laissé par les déconstruction des conquêtes sociales collectives. La stratégie de la CFDT est d’occuper ce créneau et d’y gagner de larges pans du salariat.

 

 

  1. Ce que nous apprend le mouvement quant au rapport entre mouvement social et crise politique

Si ce mouvement est moins massif que d’autres, si la jeunesse s’est mobilisée mais pas autant qu’on le souhaitait, si des grèves se sont déclenchées mais sans la généralisation voulue, comment expliquer sa longévité et sa puissance critique ? C’est sans doute la portée politique du mouvement qui, dès le début, explique sa puissance critique et qui peut en faire un évènement interrompant ou brisant au moins partiellement le consensus libéral qui empoisonne la société.

  • Il y a d’abord la force du mouvement dans l’opinion publique. Là aussi, une étude précise serait à faire avec les politistes, car on connait la valeur relative des sondages. Néanmoins, ce qui frappe, c’est l’unanimité des instituts (avec des variantes selon les moments), et la robustesse des chiffres, malgré les épreuves subies à plusieurs reprises. La popularité du mouvement et le refus de cette loi ont survécu : aux effets possiblement néfastes des moments de violences médiatisées (depuis la voiture de police incendiée jusqu’à la vitrine de l’hôpital Necker brisée) ; au chantage aux inondations bloquant les moyens de transport et donc s’ajoutant aux blocages des trains ; à l’EuroFoot conduisant théoriquement à un moment d’unité nationale ; à l’adoption de loi par le 49-3 qui a complètement annihilé l’effet légitime d’un vote parlementaire cette fois impossible (en 2010, le mouvement a très vite décru après le vote parlementaire) ; à l’arrêt du mouvement de la jeunesse ; aux difficultés engendrées par les grèves (essence, transports) ; et globalement au temps qui passe et change les priorités médiatiques et des opinions (heureusement il n’y a pas eu d’attentat). Bien entendu, le refus majoritaire de la loi n’est pas clair sur les intentions politiques qui le motivent : ce sont les électeurs Front de gauche et Front national qui sont les plus nombreux à refuser, et par ailleurs, si le gouvernement avait proposé de vraies ouvertures en acceptant que le débat parlementaire aille à son terme, les choses auraient sans doute changé (par exemple un compromis même un peu flou sur l’article 2, qui a au contraire été sacralisé).

  1. Un accélérateur de la crise politique-Cette force du mouvement dans l’opinion est bien sûr en phase avec le moment inaugural de la pétition des 1,3 millions. C’est l’atout principal du mouvement, car il dissout la légitimité du gouvernement et il accélère au contraire la crise politique déjà présente depuis l’échec de la déchéance de nationalité, le départ de Christiane Taubira, les échecs électoraux, l’échec sur le chômage, etc. L’utilisation de l’article 49-3 provoque une radicalisation anti-gouvernementale plutôt qu’un abattement. Elle montre aussi que ce gouvernement n’a plus de majorité sur une loi emblématique sur laquelle il fonde son projet de société. Bien entendu, cet état d’esprit populaire était déjà présent, par exemple, en 2010 contre Sarkozy (et il a été battu en 2012). Mais d’un certain point de vue, la portée subversive de cette critique politique est aujourd’hui plus significative qu’elle ne l’était en 2010 où il s’agissait alors de se rassembler contre la droite, c’est-à-dire un monde « connu ». C’est précisément parce que c’est aujourd’hui un gouvernement qui se dit de gauche que la portée du mouvement est plus incisive, parce qu’elle force à aller plus loin qu’un refus de la droite, elle force à critiquer justement « le monde » de cette loi que « tout le monde » soutient dans les sphères dirigeantes de l’établishement politique  : le gouvernement, la droite, le MEDEF, les grands médias, etc. Dès lors que le vernis de la gauche craque, une énergie est libérée et la question se pose : dans quel monde nous mènent-ils ? C’est la réponse à ces questions qui était contenue implicitement dans la vidéo OnVautMieuxQueCela et dans ce qui émerge du pouvoir attractif des Nuit Debout.

  • D’un mouvement de portée politique à des initiatives particulières : La force du mouvement dans l’opinion publique aurait cependant nécessité qu’elle se matérialise plus clairement et plus indiscutablement que dans les sondages pour devenir un fait politique capable de modifier le rapport des forces, tout en tenant compte que la grève a du mal à s’implanter massivement. Plusieurs propositions vont dans ce sens :

  • C’est d’abord celle de votations citoyennes : transformer les clic de la pétition initiale en action massive de refus. Cela a fini par être repris dans l’intersyndicale, mais trop tardivement, ce qui a eu peut-être le défaut d’apparaitre comme une action menée quand on n’arrive plus à en mener d’autres. Si cela avait été déclenché au moment le plus élevé des Nuit Debout (fin avril), il aurait été possible de construire une action commune à toutes les composantes multiformes du mouvement, incluant les forces politiques, et d’aboutir peut-être à plusieurs millions de signatures (au lieu d’un seul million). Cela aurait amplifié aussi la portée politique du mouvement des Nuit Debout dans le sens suivant : nous sommes dans la rue un pouvoir populaire naissant, alternatif à la seule démocratie représentative au Parlement (ce qui était recherché dans certains débats). Il est en effet important de ne pas concevoir la démocratie comme limitée au suffrage universel citoyen, mais de lui donner une dimension populaire également institutionnelle.

  • C’est aussi la proposition de référendum sur la loi Travail. Elle a été adoptée par la commission Economie politique de Nuit Debout République le 11 mai, en même temps qu’une proposition de « réécriture de la Constitution ». Elle a été proposée par J Claude Mailly devant l’Assemblée nationale, ce qui pour FO est un peu étonnant (il est vrai que cela était présenté comme une alternative aux référendum d’entreprise). Puis mise en débat dans le réseau CQFD, et sous forme d’un appel.

 

  • Allons plus loin : le mouvement pose la question d’une alternative possible avant ou sans attendre 2017. La force et la longévité du mouvement combinée avec la crise gouvernementale donnent à penser que la question du pouvoir peut se poser plus vite que les échéances normales. Ce gouvernement peut être empêché de gouverner. Il est obligé d’utiliser le 49-3, mais en cas de censure positive (peu probable bien sûr), ou au cas où Hollande estimerait que l’attitude de Manuel Valls nuit à son agenda (certains dans les sphères du pouvoir et même au gouvernement pensaient cela), le Premier ministre peut démissionner. Dans ce cas, cela ouvre la voie à un débat sur un nouveau gouvernement de « compromis » sur la loi Travail (et une victoire politique partielle du mouvement), et dans un cas extrême à des législatives anticipées.

 

  • Bien entendu, il n’y a là rien de mécanique et d’ailleurs cela ne s’est pas produit ainsi. Le bras de fer a conduit jusqu’à la trêve de l’été (adoption de la loi sans vote), et avec les attentats, la situation politique va très probablement évoluer, avec des effets là encore imprévisibles. Mais avons-nous eu raison de poser, en tant que mouvement politique, cette question ? Je pense que oui. Nous l’avons fait de trois manières :

  • Dans les tracts, donc de manière indépendante, nous avons dit de manière crescendo : « ce gouvernement doit arrêter de nuire » ; « nous sommes majoritaires » ; « ce gouvernement doit partir, par la rue ou par une censure parlementaire » ; « Valls dégage ! ».

  • Après le CN de mars, nous avons proposé que la réponse politique unitaire espérée depuis plusieurs mois ou années (Chantiers de l’Espoir en 2015, déclaration adoptée en janvier 2016 après les échecs de 2015) se traduise par une proposition faite à la gauche qui n’accepte pas la loi Travail, ainsi qu’aux animateurs et animatrices de la lutte, de se rassembler dans des Forum pour l’Alternative. Nous avions évoqué l’hypothèse d’une réunion publique d’Ensemble, malheureusement sans aller au bout.

  • En même temps, nous avons proposé que se mette en place un front politique de gauche, pour faire force commune ou convergente dans les manifestations, pour organiser des meetings publics de soutien, pour travailler à une motion de censure commune, pour poser la question d’un groupe parlementaire commun de ceux qui veulent la censure.

Ce dernier point est tout à fait décisif. Il est en effet important de souligner le contraste suivant : le front syndical (les 7 organisations) a traversé le temps et les épreuves, mais il a tenu bon. Au fil du temps, il est apparu comme la seule opposition active au gouvernement, sur le plan social, mais aussi objectivement sur le plan politique, puisque la motion de censure n’a pas pu se concrétiser. En regard de cela, la gauche politique opposée à la loi est restée fragmentée, non offensive, pas prête à assumer une situation de crise si elle avait vraiment eu lieu.

La seule réponse un peu coordonnée a eu lieu au théâtre Dejazet le dimanche 12 juin où certains intervenants politiques ont déclaré : « Nous sommes une force ». Mais sans que cela ne se pérennise par la suite.

  • Une vraie expression politique de ce mouvement, si elle se construit, si elle s’était construite, ne peut pas être autrement que pluraliste. Le mouvement est pluraliste, multiforme, multicanal. Une force politique qui veut jouer un rôle pour en construire la portée politique doit donc rechercher le rassemblement. Ce n’est qu’à cette condition nécessaire qu’une issue politique pourrait être recherchée si une crise ouverte se manifestait. Personne dans le mouvement global ne pourrait accepter une issue politique autour d’une seule composante, de même que le mouvement lui-même est pluraliste syndicalement, sociologiquement, et dans ces formes d’expression (Nuit Debout, pétitions citoyennes, vidéo, artistes).

Mais une expression politique pluraliste à l’issue ou pendant un mouvement social, même très puissant (au point que parfois on a l’impression qu’il va résoudre par lui-même la question du pouvoir, ce qui n’est jamais le cas) n’est pas naturelle, pas spontanée. Il faut la vouloir, il faut la construire. Et c’est là le rôle propre et irremplaçable d’une force politique. Le mouvement des Indignés dans l’Etat espagnol n’a pas évolué linéairement jusqu’à accoucher de Podemos. Podemos s’est appuyé sur ce mouvement, mais s’est construit parce que des équipes politiques l’ont voulu, et se sont détachées ou organisées à l’écart ou à la suite du mouvement pour le faire. Le mouvement des indignés a donné une puissance à Podemos naissant, dont il exprimait l’imaginaire, mais cette puissance n’a pas suffi, il a encore fallu construire un front plus large (avec Izquerdia Unida). Le pluralisme est ainsi absolument essentiel, même s’il n’est pas suffisant, comme on le voit aussi en Espagne : il faut aussi y ajouter la pertinence du sens et de l’imaginaire mobilisé par le message politique délivré. L’action politique est donc décisive.

  1. Propositions et hypothèses de travail

Dès lors que nous admettons que les mouvements sociaux ont une portée politique (au double sens de l’émancipation, mais aussi du pouvoir politique), et à fortiori un mouvement du type que nous venons de connaitre, une force politique se doit d’assumer l’idée qu’elle a d’abord beaucoup à apprendre, mais qu’elle peut aussi réfléchir à des propositions.

Il ne s’agit surtout pas de dicter une ligne de conduite (elle serait immédiatement rejetée à juste titre) sur la stratégie du mouvement, aux syndicats, à Nuit Debout, aux associations. Il s’agit de participer à la réflexion collective. D’où les propositions suivantes à mettre en débat.

  • La possibilité d’un renforcement du syndicalisme et du mouvement social en général, est posée par le mouvement contre la loi Travail. J’ai cherché à le décrire : chaque étape du mouvement, chaque innovation (pétition, Nuit Debout, réseaux sociaux, grèves reconductibles, caisse de grève…) enrichit la dynamique d’ensemble. Les outils du mouvement ne se sont pas contredits ou contrecarrés : ils ont fait synergie, même quand leurs acteurs-trices n’y étaient pas habitué-es, même lorsque des traditions ou cultures militantes très différentes se sont côtoyées. C’est évidemment une très bonne chose, dont il est possible d’entrevoir la portée transformatrice. Il serait par exemple hautement souhaitable que les moments de rencontres du mouvement (le syndicalisme venant à Nuit Debout, les pétitions popularisées par tout le monde, etc) deviennent à l’avenir des moments de constructions communes, où chacun apprend et développe le meilleur des uns et des autres. En matière de syndicalisation par exemple, on connait les besoins immenses, et les champs en friche dans le salariat. Cela aussi est une explication des difficultés à faire de vraies grèves dans le secteur privé (répétons-le : pas de syndicalisme, pas de luttes, au sein des entreprises). Mais pour organiser et syndiquer en masse, il est sans doute nécessaire d’ouvrir les portes et les fenêtres de nos imaginations, d’oser la plus grande souplesse possible, d’innover dans les structures, de donner au syndicalisme un caractère mouvementiste. Inversement, les « inventeurs de mouvement » et d’idées nouvelles adaptées au salariat mobile du temps présent, informé aux réseaux et outils numériques, peuvent aller à la rencontre du syndicalisme qui, bien que souvent décrié comme traditionnaliste, a démontré sa puissance persistante (mais avec des fragilités évidentes aussi).

  • Le chantier du travail et des droits est plus que jamais un défi pour le syndicalisme. On a vu à quel point les contre-valeurs du néo-libéralisme étaient implantées maintenant dans le salariat, les subjectivités, les pratiques. Le syndicalisme a des ressources pour faire face et il a commencé à relever le défi (des réseaux militants parcourent la CGT et Solidaires sur ces sujets). Mais si la construction d’un langage et d’une pratique syndicale propres sont nécessaires, la mise en congruence des savoirs de tous types et des pratiques reste nécessaire : apports externes avec chercheurs, avec psychologues, médecins, juristes, associations, voire artistes (voir l’effet du film Merci patron).

  • La question de l’unité du mouvement social et du mouvement syndical pourrait se poser de manière nouvelle. Il ne faudrait pas se satisfaire de la cassure accentuée dans le syndicalisme (la CFDT absente : tant mieux ?), car cette cassure ne résout pas le problème de la nécessaire majorité du salariat, ou majorité sociale, pour assurer une victoire. Il ne s’agit pas non plus de prêcher à une réconciliation au sommet entre la direction CFDT et le groupe des 7 organisations qui ont fait preuve d’une constance étonnante.

Comment avancer ? Au sortir du mouvement de 1995, la question s’est posée de construire des rapprochements plus structurés entre toutes les organisations qui étaient restées ensemble jusqu’au bout dans le mouvement : CGT, FO, opposition CFDT, FSU, Solidaires (à l’époque le Groupe des Dix et les SUD). A l’initiative de la FSU, des propositions de « collectifs de liaison unitaires interprofessionnels » (CLUI) ont été formulées. Quoi de plus naturel, de plus sain, que de rechercher à approfondir l’action commune lorsqu’on l’a pratiquée pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois, et qu’elle se vérifie encore souvent dans chaque moment important ? Evidemment, cela nécessite des débats approfondis, de lever des malentendus, des obstacles, des routines. Mais le salariat a un besoin impératif d’innovations et d’audaces dans le contexte dangereux d’aujourd’hui, si le but est de renverser l’ordre terrible des choses. Pourquoi donc serait-il impossible qu’au moins les sept organisations (CGT, FO, FSU, Solidaires, UNEF, FIDL, UNL) qui agissent ensemble depuis le 9 mars tentent de former un Front syndical commun durable ? L’unité d’action ponctuelle ne saurait suffire à offrir des perspectives à la hauteur des problèmes d’aujourd’hui. Même pour les organisations de jeunesse (plutôt affaiblies ces dernières années), cette perspective serait sans doute salutaire, ainsi que pour le rajeunissement des autres organisations. La CGT est traversée par un débat sur la notion de « syndicalisme rassemblé », très critiquée pour de multiples raisons, entre autre parce qu’elle devenue une coquille vide. La FSU persiste à proposer des formes nouvelles de rapprochement structuré (son dernier congrès l’a rappelé). Quant à FO, où est la menace « communiste » (de 1948) qui justifierait un isolement maintenu ? Solidaires s’est toujours positionné sur une démarche de renforcement de l’unité d’action.

Il est nécessaire que de nouveaux outils émergent, certes pragmatiquement, mais à même de représenter une espérance nouvelle : enfin, il se passerait quelque chose ! Lorsque la CGT s’est confédérée en 1995, c’était un peu « la pagaïe » (comme le disaient à l’époque ses responsables, comme par exemple Emile Pouget). Aujourd’hui, 121 ans plus tard, le défi est tout aussi grand  pour le siècle qui a commencé: construire une outil syndical interprofessionnel qui ne peut pas être l’éternelle juxtaposition des organisations existantes vivant leur vie (jusqu’à quand ?). Cela ne peut pas être non plus sans doute la simple fusion de l’existant, mais la marche vers un syndicalisme nouveau pour le 21ème siècle, très fédératif, intégrant les apports multiples, y compris en y incluant des formes sociales nouvelles telles que les « indignés », l’altermondialisme, les mouvements de chômeurs, le féminisme, ou les Nuit Debout. Le premier pas pourrait être un simple « Comité unitaire national permanent » (voir le livre Cinq défis pour le syndicalisme, Syllepse, 2014), entre les composantes, capable de prendre des initiatives de débats et d’actions.

Et la CFDT, l’UNSA, la CGC ? Face à une initiative de renouvellement unitaire, ce serait à elles de se déterminer, mais il est probable que leurs équipes et leurs syndiqué-es se poseraient de multiples questions. Il n’y a pas de raison de les rejeter à priori, et en tout cas, il y aurait lieu de proposer des débats publics.

  • Viser l’émancipation sociale : un Code du travail pour dépasser la subordination du salariat, généraliser la démocratie dans les entreprises, et la socialisation du salaire pour dépasser le marché du travail. Les libéraux de « gauche » du gouvernement font semblant d’impressionner le public avec l’innovation des référendum dans les entreprises, présentés comme une conquête démocratique. C’est un peu comme si on brandissait le suffrage universel (qui d’ailleurs ne le fut pas) en 1789 tout en maintenant l’assujettissement aux ordres, aux nobles, aux curés, au roi. Un vrai droit de suffrage dans les entreprises passe par une révolution du travail et une révolution démocratique renversant la hiérarchie avec des droits nouveaux : droit de se réunir et de délibérer des conditions de travail, de la réduction de sa durée (32 heures), des postes à pourvoir, de la santé, des techniques propres à utiliser, du respect de l’environnement.

Une telle conquête sociale passe bien sûr par le rétablissement total du principe de faveur, par l’abrogation de toutes les dérogations qui l’ont élimé et raboté depuis les années 1980. Elle aurait pour horizon de redonner du pouvoir d’agir aux collectifs de travail (c’est presqu’inscrit dans le préambule de la Constitution de 1946). Un pouvoir d’agir qui pourrait se transformer en une appropriation d’usage sur le « faire ensemble », sur le «commun bien», déjà bien visible dans certaines SCOP.

Tout cela implique aussi la construction d’un autre type de valeur économique (et de pouvoir) que la valeur actionnariale, une valeur basée sur la socialisation et la généralisation du salaire, plutôt que son aplatissement en « revenu » sans racine sociale. Cette socialisation, promouvant un salaire à vie, est l’expérience collective (déjà là si on veut bien la voir) qui permet de dépasser le marché du travail, car l’humain n’est pas une marchandise.

Beaucoup de propositions ont été débattues pendant un an, depuis l’automne 2015, à propos du Code du travail : dans le syndicalisme, chez les juristes (réunis dans le Groupe de recherche Pour un autre code du travail, ou G-PACT), dans Nuit Debout. Malheureusement, elles n’ont pas percé suffisamment sur la scène publique. Pour l’opinion publique large, il y a eu un mouvement de résistance justifié, mais pas encore de mouvement d’exigences alternatives, lesquelles auraient disqualifié encore plus la loi El Khomri. Cela reste à faire à l’automne 2016.

Diffusé sur la liste du Collectif national d'Ensemble !, le 12 août 2016

, 06 septembre 2016