Mondialité

« La politique ne doit pas s’organiser sur un clivage identitaire »

Envoyer par emailPDF version

Ancien président de Médecins sans frontières, professeur à l’université de Manchester et à l’Institut d’études politiques de Paris, Rony Brauman appelle à refuser cette logique de guerre.

Le dispositif d'état d'urgence n'est pas à même de répondre à des attentats au modus operandi imparable comme à Nice. On peut émettre des réserves sur le renforcement sécuritaire comme moyen de parer à une voiture bélier. Qu'il y ait une nécessité impérative de mobiliser des moyens de renseignements et de police pour lutter contre le terrorisme, ce n'est pas discutable. Toute société a besoin de se sentir protégée par ces forces, faute de quoi d'autres émergent : milices, groupes armés, groupes vengeurs... Cela serait pire que tout. De l'autre côté, il y a la dimension militaire avec l'éventuelle intensification des bombardements de l'armée française en Syrie. Les trois attentats commis en France l'ont été par des Français, Belges, Tunisiens qui, certes ont des liens avec l'"État islamique", mais n'en dépendent pas. Répondre à l'attentat de Nice par des opérations sur des zones de l'"État islamique" en Syrie n'a qu'une visée médiatique. Cette guerre, justifiée par une sorte d'esprit de légitime défense, poursuit la logique initiée par George W. Bush et les néo conservateurs après le 11 Septembre. On assiste aux mêmes bombements de torse, aux mêmes discours martiaux dans la bouche de notre premier ministre, de notre président et ex-président. La France développe désormais une diplomatie néoconservatrice instaurée sous Nicolas Sarkozy, avec l'opération militaire en Libye. Cette rhétorique guerrière reprise par bon nombre d'intellectuels m'inquiète car elle est trompeuse. On ne peut venir à bout de l'"État islamique" par la guerre car la configuration de ce conflit empêche d'aboutir à une victoire militaire. Nous devons nous placer sur un autre registre. En Irak, cette démarche n'a fait que stimuler la terreur et lui donner des terrains de légitimation aboutissant à la création du monstre "État islamique". Devant ces divisions, l'une des fonctions de la politique est de préparer l'avenir autour d'un projet de société : environnemental, social, économique. La politique doit se saisir de ces questions et ne pas s'organiser sur un clivage identitaire où l'on se définit par rapport à d'autres sur un mode hostile.

Un horizon commun

Il faut imaginer des perspectives qui rassemblent autour d'un horizon commun en discutant d'urbanisme, d'industrialisation, de réformes environnementales. Il faut aussi réfléchir sur notre politique étrangère à l'égard du Proche Orient d'où viennent les poussées du terrorisme. Les membres permanents du Conseil de sécurité, les pays ayant une diplomatie active comme la France ont un rôle à jouer dans cette région sur le conflit israélo-palestinien, le conflit syrien, irakien, yéménite... Un rôle qui doit prendre en compte les différents enjeux sur les statuts des diverses minorités du Proche-Orient. La haine et la peur ont déstabilisé toute la région. Il faut surtout éviter les fausses solutions comme les opérations militaires et réfléchir à une stratégie plus large et plus englobante. »
Propos recueillis par Vadim Kamenka
Jeudi, 21 Juillet, 2016, Humanité Dimanche
, 03 septembre 2016