Citoyenneté

Jack Ralite, un homme océan

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Jack Ralite est parti, homme rare, d’une curiosité sans bornes, qu’il a partagé avec beaucoup. Un militant généreux et libre, fidèle aussi. Rencontre proposée par Philippe Stierlin dans Cerises (n°337, 17 novembre, intégralité du dossier ici).

Nous reproduisons ci-dessous l'introduction ci-dessous de Philippe Stierlinet les liens vers l'intégralité des interventions et entretiens de et avec Jack Ralite, cités dans Cerises.

Monsieur Jack

Jack Ralite nous a quittés en ce dimanche pluvieux de novembre, et comme des milliers de gens, je suis triste. Jack, c’était un Monsieur. Et un Monsieur rare, qui a donné et appris à beaucoup. Cela rend sa mort un peu plus supportable. D’une grande culture, Jack était un homme libre, fidèle, droit, dense. Il est le seul responsable communiste (il n’aimait pas le mot de dirigeant) que je ne suis jamais arrivé à tutoyer. C’était ainsi. Une forme de respect.

La première fois que je l’ai rencontré, j’étais étudiant à Saint-Ouen dans les années 80. J’étais allé à un meeting pour une élection, municipale ou législative, je ne sais plus. Paulette Fost était la candidate communiste. Les interventions étaient combatives, mais convenues. Un homme à la tribune faisait tournoyer nerveusement les branches de ses lunettes, après avoir corrigé dix fois le discours qu’il allait faire. C’était Jack Ralite. Il lança ce jour-là que « le socialisme, c’était non seulement du pain, mais aussi des fleurs, celles qu’on doit pouvoir s’acheter au marché le dimanche matin. » Il avait lu des poètes. Mon histoire affectueuse avec lui commença ce jour-là.

Le président de l’UNEF d’alors, Régis Piquemal, aujourd’hui médecin, m’avait de son côté parlé de sa rencontre décapante avec le Ralite ministre de la Santé.. « L’état de grâce, il n’y a rien de pire. Quand les gens attendent au lieu de se mobiliser », lui avait-il glissé. Cette phrase rapportée m’avait marqué. Ralite à la Santé, c’était la bataille pour l’égalité d’accès aux soins, la Charte de la santé, un budget inégal pour lutter contre les inégalités. Une psychiatrie différente aussi. Son discours profondément humain et désaliéniste du 12 octobre 1981 à la préfecture de Rouen avait marqué la profession. Ces batailles, il ne les gagnera pas toutes, obligé notamment d’édulcorer sa réforme hospitalière sur la suppression du secteur privé à l’hôpital.

Plus tard, je croiserai Jack Ralite dans les allées de la fête de L’Huma où nous parlions théâtre, au festival d’Avignon, où nous parlions politique, au Vieux-Colombier, où nous n’avons pas parlé. Je saisissais ce que je pouvais de ce temps précieux qui lui appartenait. Parfois, je tombais sur lui par hasard dans un cinéma à Paris, un film de Guitry, tiens ! Ils étaient Neuf célibataires, une histoire sur la façon de s’affranchir d’un décret d'expulsion qui menace d'extradition immédiate les étrangers non régularisés présents sur le territoire français…

Jack était comme Hugo, un homme-océan. Il rendra hommage à l’écrivain-poète qui voulait détruire la misère lors d’un discours que nous reproduisons dans ces colonnes. Jack était un infatigable militant de la culture. Le théâtre était son jardin, la littérature sa cour, la poésie sa fleur à la boutonnière. Créatif, il aimait les artistes, il était de leur famille, sans démagogie. Ils avaient confiance en lui et eux en lui, loin des récupérations de toutes sortes. Il les aura politiquement défendus jusqu’au bout et partout, de manière visible et invisible.

Jack aimait la banlieue, sa ville d’Aubervilliers, « rude et tendre », où il habitait et qui est remplie de chagrin, comme sont remplies de chagrin d’autres villes-monde. Ses interventions sur cette « banlieue qui veut tout » et sur l’état d’urgence marquaient. Ce combat inouï était son quotidien. Son discours tonique sur Plaine-Commune était un emblème. Il cherchait sans cesse le commun dans le neuf et le neuf dans le commun.

Le commun justement. Jack était communiste. Ses convictions étaient profonde, lointaines. Toujours une idée à soumettre sur le plan politique. Il était inclassable. Les étiquettes, ce n’était pas son truc. Critique, vigilant, il ne se voyait pas quitter le parti d’Aragon. « J’ai de l’affection pour le parti », me confiera-t-il lors d’une rencontre en 2011 au Sénat dont je rends compte ici. Libre, fidèle, toujours cette ligne de conduite. Je lui trouvais un petit côté évêque rouge et œcuménique, parfois intemporel. Avais-je tort ? Mon parcours de la JOC au PCF l’intéressait.

Ce midi d’août 2011 au Sénat, il faisait une chaleur éprouvante. Lors de nos échanges, je n’avais pas eu le temps d’aborder son passage au ministère de la Santé. Je ne savais pas comment lui en parler sans le froisser. Ce qui n’avait pas été accompli, les avancées mais aussi certains reculs. Il avait tout de suite compris le sens politique de ma question et m’avait dit : « Tu sais, j’ai fait ce que j’ai pu. » Une phrase très aragonienne.

Nous étions sortis de la buvette après y avoir pris un sandwich et une bière. « Ce n’était pas un repas luxueux », m’avait-il dit, comme pour s’excuser. Jack quitterait le Palais du Luxembourg dans quelques semaines :

- Ca ne vous fait pas quelque chose de quitter le Sénat ? lui avais-je demandé.
- Si. Je me sens comme une guêpe à laquelle on va arracher les ailes et qui ne pourra plus piquer.
- Une guêpe ? Vous êtes plutôt une abeille non ?
- Oui, tu as peut-être raison.

Ce midi d’incendie, nous n’avons pas parlé de la mort. Nous avons bien fait. Celle-là, il fallait la tenir à distance pendant encore six ans.

* Philippe Stierlin

Interventions et entretiens de et avec Jack Ralite

- Conversations, notes d'une rencontre au Sénat en 2011

- Pour la libération du Général Jovan Divjak, intervention de Jack Ralite au Sénat, le 12 juillet 2011.

- Détruire la misère, discours de Jack Ralite, au Sénat, dans le cadre de "L'année Victor Hugo", les 15 et 16 novembre 2002.

- De la dignité en politique, intervention de Jack Ralite au Sénat sur le projet de loi prolongeant l’état d’urgence, 16 novembre 2005.

- Faire du commun neuf, en séance du Conseil communautaire Plaine-Commune au Stade de France, le 11 janvier 2005.

- La culture n’est pas affaire de suffrage universel, mais de démocratie. Le samedi 14 juin 2003, était organisée la Balade des Arts & de la Création, avec l’appui de la Mairie du 3e dont j’étais l’élu à la culture, et en partenariat avec l’association Cultures citoyennes. J’avais invité Jack Ralite à une rencontre-débat intitulée "Culture dans la vie, culture dans la ville" au Centre Culturel Suisse à Paris. Extraits. Le texte est inédit. Ph. St.

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Ci-dessous, Jack Ralite au Sénat et au théâtre Gérard Philippe, à Saint-Denis, avec Dominique Blanc, sur Aragon.

 

, 15 novembre 2017