Europe

Faut-il désobéir à l’Union européenne ?

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À la gauche de la gauche, on débat beaucoup de l'Europe et de l'euro.

Faut-il sortir de l'euro ? Mon incompétence technique m’autorise tout juste à dire que je suis pour l’instant convaincu par la solidité des arguments fournis par Attac et Copernic dans Que faire de l’Europe ? Désobéir pour reconstruire (Éditions Les liens qui libèrent). Les remarques qui suivent portent plutôt sur l'environnement global de la controverse européenne et sur la question de la « désobéissance », évoquée fortement par cet excellent livre.

1. Le construction européenne est fille de la guerre froide. Nul besoin de découvrir la lune : elle est consubstantiellement capitaliste et libérale. Elle n'a jamais cessé de l'être. Ajoutons : aucun État européen n'a cessé de l'être. Même en 1981, quand le gouvernement Mauroy engage des réformes non négligeables, dans l’esprit du programme commun, Mitterrand et ses proches refusent obstinément ce qu'ils appellent alors « l'autre politique », c'est-à-dire la contestation ouverte des normes économiques dominantes. Il n’en reste pas moins que, si la CEE puis l'UE ne se sont pas détachées de la logique libérale, elles ont agi longtemps dans le cadre d'un libéralisme « tempéré » par les mécanismes de l'État-providence.

2. Ce qui a changé est que, depuis trente ans, cette « modération » a disparu. La doxa libérale « pure » est sur le devant de la scène. Or ce n'est pas l'Europe qui l'a installée d'abord, mais les États, plus ou moins dopés par l'exemple anglo-saxon. Ne nous laissons pas piéger nous-mêmes par les mythes européistes. Le fédéralisme européen est un discours, pas une pratique étendue. Le Parlement intervient mais à la marge, la Commission oriente et prépare, mais c'est le Conseil qui décide vraiment. En dernière analyse, les décideurs sont les États. Ils n'ont pas « capitulé » devant Bruxelles : c'est leur logique et celle des rapports des forces entre eux qui façonnent l'espace européen. Se replier sur eux, en soi, ne règle rien ; utiliser leurs contradictions en revanche, peut avoir son utilité, dès l’instant bien sûr où on en a la volonté.

3. L'histoire n'est pas immobile. La nation n'a pas toujours existé ; pourquoi existerait-elle à tout jamais ? Le monde a été longtemps structuré par « l'inter-national » et régulé par « l'inter-étatique ». L'interétatique domine toujours, mais le rapport des territoires, à l’échelle planétaire et continentale, prend une forme qui est de plus en plus « supra-nationale ». Le « monde » n'est plus une abstraction, au-delà même de sa forme financière dominante. La gestion des grands enjeux ne peut donc plus se penser en termes exclusifs de rapports entre les États-nations. La nation reste un cadre privilégié de politisation démocratique ; son efficacité est devenue relative sur le terrain des grandes régulations (relative ne veut pas dire insignifiante). Il y a désormais des problèmes majeurs qui sont transnationaux et qui ne peuvent être gérés que de façon supranationale. Inutile de mener des combats d’arrière-garde : la question n'est plus de nier la pertinence de cette méthode, mais de disputer de la façon dont elle s'exerce.

4. Qu'est-ce qui explique l'impasse de l'Union actuelle ? Le fait qu'elle est trop fédérale ? Le fait qu'elle ne l'est pas assez ? Ni l'un ni l'autre. Le cœur du problème est que l'on a choisi, en Europe comme ailleurs, de gérer simultanément le supranational et le national par la logique combinée de la concurrence et de la gouvernance. Or cette logique n'épargne aucun territoire, ni national, ni « supra », ni « infra ». À quoi bon pousser plus avant la méthode fédérale ou, au contraire, à quoi bon sortir de l'Europe, si c'est pour continuer de se plier à cette double logique ?

5. J'entends tenir le raisonnement suivant : on a essayé de changer l'Europe de l'intérieur et on n'a pas réussi ; écartons-nous donc de ce cadre pour agir dans un cadre plus restreint, mais mieux maîtrisable. Oui, mais on peut tout aussi bien dire : voilà des années que l'on essaie de changer le cadre national et on n'y est pas parvenu. Quelle conclusion en tirera-t-on ? Qu'il faut sortir de ce cadre national, se replier sur des espaces plus restreints, plus localisés ? On va créer des mini-territoires d'expérimentation, en laissant les espaces plus vastes aux gens « sérieux », et donc aux libéraux et aux sociaux-libéraux ? On voit bien que cette logique de l’intériorisation de l'échec peut conduire à l'absurde. Utilisons les ressources des États, surtout s'ils font partie des États qui comptent, utilisons la bonne vieille méthode des rapports de forces (l'Angleterre ultralibérale y a excellé naguère), mais dans les cadres où les batailles sont nécessaires. Celui de l'Union européenne en fait partie.

6. Faut-il donc « désobéir » à l'Union ? Je ne veux pas faire des querelles de mots. Si celui-là crée du consensus, j'en userai. Pour l'instant, je le discute encore. Je comprends la préoccupation qui motive son choix : ne pas laisser croire qu'accepter de rester dans l'Union équivaut à se soumettre à ses normes actuelles. Par ailleurs, « désobéir » fait partie de l'air du temps critique, tout comme « s'indigner » Mais désobéir, cela fait un peu « sale gosse ». On désobéit, mais jusqu'où et jusqu'à quand ? Les sales gosses peuvent désobéir, ils peuvent se rebeller ; ce n'est pas pour autant qu'ils deviennent chefs de famille ; ce n’est pas pour autant qu’ils deviennent des producteurs de la norme. Or l’ambition qui peut être la nôtre, qui peut être celle de la France, c’est d’aider à impulser la fabrication d’autres normes que celles que nous imposent la gouvernance et la « diplomatie de club ».
Sortir de l’Union a sa force ; je ne suis pas sûr qu’y rester pour désobéir soit politiquement très attractif. Si l'on reste, de façon générale, alors même que l’Europe n’enthousiasme guère, c'est parce que l'on pense que son cadre est indispensable pour agir dans un monde complexe. Et si l'on y reste, quand on est du côté de la critique sociale, c'est que l'on pense qu'il faut tout à la fois une Union européenne et une refondation de ses bases. On reste parce que l’Union est nécessaire, parce que l’on veut qu’elle change et parce que l’on veut savoir comment la changer.

7. Ce qui est premier est donc la visée de ce que l’on propose de faire. À la limite, ce n’est pas « désobéir pour reconstruire », mais « reconstruire – ou refonder – et donc désobéir s’il le faut ». On reste pour combattre l'Europe de la finance et de la technocratie, pour refuser qu'elle ne soit qu'une Europe-marché ou qu'une Europe-puissance. On reste pour faire en sorte qu'elle devienne une Europe-société, une Europe citoyenne. C'est difficile ? Le combat, on l'a dit, n'est pas plus facile à l'intérieur des États. Mais s’il est difficile, il est incontournable. La gauche de gauche ne gagnera rien à revenir aux mirages de la realpolitik, ou à l’illusion de la « rupture dans un seul pays ». Après 1917, cette illusion a coûté suffisamment cher, à bien des expériences dans le monde, pour que nous puissions nous y accrocher encore.

On ne peut se dérober à un combat prolongé dans l’espace de l’Union ; et pour le mener dans de bonnes conditions, on ne « désobéit » pas. On n'applique pas les règles qui ne paraissent pas correspondre aux exigences sociales, éthiques et environnementales et, pour les faire bouger, on accepte de longs processus de rapports des forces où interviennent, à part égale, l'impulsion du mouvement social européen et le poids des États.
Nous utilisons souvent le souvenir des jours heureux du passé, pour déplorer les malheurs du présent. Politiquement, je pense qu’il est plus fondamental de donner corps aux jours heureux de l’avenir. Je ferai pourtant ici, très brièvement, une allusion au passé. Le mouvement ouvrier n'a pas désobéi : il a refusé la soumission et rêvé de la « Sociale ». Les résistants n'étaient pas des désobéissants : ils étaient des opposants, des combattants et des porteurs d'espérance. À toutes les échelles de territoire, nous sommes des militants du refus et de l’alternative. À mon sens, pas des « désobéissants ».

Roger Martelli

, 09 avril 2014