Bataille démocratique

Erdogan divise son pays pour mieux régner

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Pour un peu, le Président turc Recep Tayyip Erdogan serait le plus heureux des autocrates. Le "oui", qu’il appelait de ses vœux, l’a emporté au référendum du 16 avril. Il devrait pouvoir installer le régime ultra-présidentiel dont il rêvait, se passer de Premier ministre, et intervenir comme il voudra dans les affaires judiciaires. Et - ce qui ne gâte rien - il a reçu les félicitations de Donald Trump et de Vladimir Poutine. Deux hommes qui doivent partager sa conception de la démocratie. Mais son bonheur n’est pas complet. Une vague de contestation monte dans le pays. Sa victoire étriquée (à peine plus de 51 %) est politiquement un véritable camouflet en regard de la propagande déployée pendant la campagne, et du quasi silence imposé à l’opposition. Et voilà maintenant que les observateurs de l’OSCE et du Conseil de l’Europe contestent les conditions du déroulement du scrutin, et que l’Union européenne demande une enquête sur des « irrégularités présumées ». Mardi, le CHP (parti social-démocrate, laïc) a demandé l’annulation du référendum, également contesté par le HDP (parti d’opposition, prokurde).

 

 

En vérité, Erdogan a provoqué une fracture profonde entre les "deux" Turquie. L’européenne, celle des grandes villes, qui a voté majoritairement "non", et l’orientale, celle d’Anatolie, plus rurale et plus pratiquante. Loin de chercher à surmonter ce clivage, Erdogan cherche surtout à flatter son électorat. C’est pour cela qu’il annonce vouloir rétablir la peine de mort, défiant en même temps la population la plus occidentalisée et l’Union européenne. Son message à l’Europe est clair : vous n’avez pas voulu de nous quand nous souhaitions entrer dans l’Union européenne, maintenant, c’est nous qui ne voulons pas de l’Europe. Nous pouvons vivre sans vous. Erdogan juge sans doute qu’il est en position de force, notamment depuis que l’UE a signé avec lui un accord visant à retenir les migrants sur le sol turc. Il pourrait en outre profiter de son fragile avantage pour relancer une vague de répression contre le PKK kurde et la population kurde de l’est du pays. Hanté par la question kurde, le Président turc est cependant aux prises avec ses contradictions régionales. Il dit lutter contre Daech en Syrie, mais combat prioritairement les Kurdes qui sont, eux, en première ligne dans l’affrontement avec Daech. Bref, loin de fédérer son pays, Erdogan le divise profondément. Même investi des pleins pouvoirs, il risque de s’en trouver rapidement affaibli.

Edito de Cerises n°320, 21 avril 2017