Emancipation

Ce que mai 68 a bousculé

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Il est significatif qu’aujourd’hui, nombre d’écrits ou émissions sur 68 visent à démontrer que tout comportement révolutionnaire mettant en cause l’ensemble du système capitaliste relèverait de l’illusion. Le réalisme serait de faire des retouches cas par cas ou de se replier sur son territoire. Cette absence d’audace pour proposer des pistes de portée structurelle sape le désir de maîtriser son sort. Si quelque chose a manqué à 68, ce sont des réponses transformatrices à la hauteur de ce qu’exprimait le mouvement.

L’originalité de 68 est de ne pas être un mouvement de défense contre une menace mais d’être une dynamique de conquête. Il recouvre différentes initiatives populaires en faveur de droits nouveaux et d’une autre société. C’est un mouvement générationnel : après les reconstruction d’après-guerre, le développement industriel et culturel, la question démocratique sous ses différentes dimensions émerge dans différents pays industrialisés : en France, en Allemagne, en Italie, mais aussi en Pologne et Tchécoslovaquie…

Nous avons l’habitude de considérer que, logiquement, l’avenir vient après le présent. Du point de vue des représentations idéologiques, rien n’est moins sûr. Se projeter dans un autre avenir rétroagit sur le présent ; on ne fait pas les mêmes choix, on n’a pas les mêmes exigences suivant l’idée que l’on se fait de ce qui peut suivre. Le contexte est à la montée des mouvements de libération, à la décolonisation après la victoire sur le nazisme. Or se libérer n’est pas seulement synonyme de liberté : le terme se libérer inclut l’action des intéressés.

Lorsque l’on évoque les avancées vers l’autogestion, on omet souvent les caractéristiques du mouvement lui-même.

Je m’attarderai sur le rôle de l’AG. On ne dira jamais assez que l’immense apport de 68 a été l’assemblée générale : ses participants en prenant la parole - j’insiste sur le verbe "prendre". Il signale un phénomène qui va bien au-delà de l’expression orale. Il signale une volonté de prendre possession de soi en se vivant comme indispensable. C’est ce que l’on a pu retrouver dans les Nuits Debout. C’est une approche de prise de pouvoir. Non pas pouvoir d’État mais une avancée vers se considérer comme devant être la puissance de pouvoir décider et faire. Aujourd’hui, l’absence de rapports hiérarchiques et de toute verticalité est pour les plus jeunes l’image de marque positive de 68 et devient pour eux un critère décisif d’engagement.

Ce que le syndicalisme et la politique traditionnels n’ont pas perçu, ni hier ni peut-être même aujourd’hui, c’est une manière de revendiquer sa place d’indispensable à la société. Ce caractère indispensable du monde du travail ou des futurs travailleurs recouvre deux dimensions : la place qu’ils prennent dans la société en tant que tels et la production d’éléments qui permettent d’en avoir conscience. Ces deux dimensions sont devenues un enjeu primordial de la lutte des classes. Nous réclamons notre part de garantie, au nom de quoi ? D’être consommateurs ? Bof ! Ou parce que nous faisons vivre la société avec notre travail, nos connaissances, l’art, notre capacité à établir des relations ? La conscience de classe n’est pas dans le fait de se savoir victime du système mais dans la capacité à s’identifier au développement de la société. N’est-ce pas cela que Marx caractérise comme conscience de classe ? Qui est irremplaçable ? Qui est nuisible ? Il faut pouvoir se considérer indispensables donc porteurs du devenir commun pour délégitimer les dominants. Or, de plus en plus, l’efficacité du travail ne repose pas sur des gestes répétitifs mais sur de l’initiative, de la créativité… Historiquement, la seule Révolution qui ait durablement réussi est celle impulsée par la bourgeoisie montante au XVIIIe siècle. Elle ne se plaint pas, elle se considère être le "tout de la société" pour reprendre le raisonnement de Joseph Siéyès dans son pamphlet Qu’est-ce que le tiers État ? Il répond : « Tout. Qu’a-t-il été jusque-là ? Rien ». Une phrase et tout est dit. Aujourd’hui aussi, c’est en se mettant, ne serait-ce que mentalement, dans cette posture sociale d’être l’essentiel de la société que se pose la question de qui doit décider du sort commun : les dominants ? l’État ? Ou travailleurs et usagers ? En ce cas par quels moyens ? Il y a là une exigence nouvelle qui est encore difficilement prise en compte par la vie politique et syndicale. Celle-ci repose encore sur la prééminence des organisations et leaders qui apparaissent comme les "sachants" dont dépendent les possibles. La dissociation entre social et politique apparait comme une évidence. De ce fait, l’organisation est perçue comme étant sa propre finalité, faisant écran entre l’individu et son objectif. C’est cela que 68 bouscule. Mais réciproquement, c’est à cela que 68 va se heurter et c’est là que les problèmes se nouent.

Ce mouvement tumultueux, socialement et idéologiquement composite, affirme son autonomie et l’aspiration à un cadre politique renouvelé. C’est dans ce tumulte que la question du pouvoir est posée. Si le mouvement réclame le départ de De Gaulle, il ne dégage pas en lui les moyens d’une alternative correspondant à des attentes formulées de manière trop imprécise.

Depuis la fondation de la IIIe République, la conception dominante de la politique est dans le rapport à la prise du pouvoir d’État. Véritable verrou auquel la Tchécoslovaquie comme la France et l’Italie sont alors confrontées.

Mais le léninisme est issu de ce rapport à la prise du pouvoir d’État au service mais à la place des intéressés. Aussi que ce soit le PC, les trotskystes, les maoistes, tous sont, de manière différente, dans ce schéma où ils se sentent investis de guider le peuple, réalité à laquelle le mouvement de 68 ne correspond guère.

« Nous n’irons pas au socialisme comme les Soviétiques », avait déclaré Thorez en 1945 au Times. Mais rien n’en avait été dit dans L’Humanité et le PCF ne rend publique cette interview qu’en…1984. Il s’en dégage que le PCF ne veut pas être parti unique mais la prise du pouvoir d’État demeure le but. Il incombe donc aux PC de guider les exploités pour obtenir une union de partis jugés progressistes. Vers qui se tourner si ce n’est la social-démocratie ? Si l’objectif est celui- là, l’espace dans lequel la politique doit se faire l’est aussi. C’est la suite de 1936. Tout doit y conduire. Ce qui demeure fondamentalement, c’est la prééminence du rôle des partis et la conception délégataire de la démocratie et de la politique.

Or la réalité de l’initiative populaire qui caractérise 68 n’entre pas dans ce moule. La volonté de faire par soi-même se traduit par des AG qui se substituent à l’autorité des organisations ; la rue devient un lieu d’AG permanente, le mélange des genres entre social et politique devient une nouvelle normalité dépassant une conception centenaire de prééminence des partis. Au lieu de déceler dans le tumulte les germes d’une force nouvelle, les PC, aussi bien français qu’italien, y voient une gêne, un risque de "dévoiement", terme utilisé à l’époque.

L’option communiste peut se résumer ainsi : prise en compte de la dimension revendicative, une certaine conscience que la question du pouvoir est posée : d’où ce mot d’ordre "Pour un gouvernement d’union populaire", mais en même temps question reléguée à plus tard de la question politique : « Ce n’est pas mûr, les socialistes ne sont pas prêts (sic) ». « Pour qu’il y ait changement politique, il faut D’ABORD que les socialistes acceptent le principe d’un gouvernement d’Union populaire » ... Déjà le PCF avait cru malin d’aller chercher Mitterrand pour la présidentielle de 1965 (Mitterrand n’était pas au PS d’alors et paraissait sans appareil). Et parce que pour faire l’union, il faut être deux, lors des municipales de 1965, il avait déjà cédé sa place à la SFIO dans plusieurs municipalités (ironie du sort quand on connait la suite).

En symétrie et certainement sous l’influence de cette culture, les AG qui cherchent à élaborer sont de fait essentiellement repliées sur l’exercice de la corporation (Université ; personnel de la Radio-télévision…) et les visions plus larges sont réduites à des affrontements de slogans. Par son comportement, le PCF laisse l’espace à une "troisième voie".

En politique aussi la nature a horreur du vide.

Si pour la première fois, l’objet de la politique est la question de la transformation de la société, la formulation dominante des solutions politiques demeure issue des conceptions traditionnelles. De ce fait, 68 est inabouti. Le maintien de la dissociation entre mouvements et construction politique participe de cet inachèvement. De Gaulle s’engouffre dans la brèche en acceptant les négociations sociales avec les syndicats et côté politique, en provoquant de nouvelles élections. Les deux vont permettre la fin du mouvement au grand dam de ceux qui voulaient continuer. Mais continuer quoi ?

En fait, les questions posées en 68 sont encore devant nous : celle de la nécessaire mise en cause des rapports délégataires qui ne sont que la reproduction des rapports de subordination au sein des combats démocratiques.

, 22 mai 2018