Citoyenneté

Carte blanche à Louis Aminot

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Navigation sur la route du changement

    • - La vie politique et sociale a été faite de beaucoup de désillusions. Y mettre de l’espoir et de grandes ambitions n’est pas du tout à proscrire. Maurice Kriegel-Valrimont
    • - Qu’on le veuille ou non, l’heure est venue d’être citoyen du monde, ou de voir périr toute civilisation. Anatole France
    • - L’affirmation de la paix est le plus grand des combats. Jean Jaurès
    • - Vous tendez une allumette à votre lampe et ce qui s’allume n’éclaire pas. C’est loin, très loin de vous que le cercle s’illumine. René Char

      À chacun sa valise, comme on dit. « Communiste, encensé, dénoncé, accusé, condamné, viré, maudit. » Debout. Les mains libres. En quête d’une issue révolutionnaire, j’ai agi sous l’influence des enchantements de « possibles communistes déjà entachés des terribles échecs des socialismes d’état ». Sans reniement, sachant d’où vient le mouvement, le futur est mémoire, je me refuse à laisser le passé me tarauder la tête. Négation de « l’idée communiste », les abominations commises en son nom l’ont durement altérée sans atteindre le cœur de sa fécondité émancipatrice. Perversion criminelle, brutal et dogmatique, « l’ordre stalinien », l’avait prise en otage et odieusement violentée. Les communistes émargent au premier rang de ses victimes, également au-delà de ses propres frontières. L’attestent les faits, témoignages et révélations de l’Histoire. L’attestent les luttes sociales et résistances libératrices. Délivrée de ses geôliers, débarrassée de ses oripeaux dogmatiques, après un travail de deuil, approfondi, sans concession, « l’idée communiste » s’épanouira à nouveau, plus belle et rebelle que jamais. Remise en confiance parmi les dominés et exploités, libérée et soutenue par de grands chercheurs, philosophes, artistes et poètes, elle reprend déjà sa route. Au fond, elle n’est rien d’autre qu’une formidable éveilleuse de conscience, une magistrale créatrice de sens. À leur manière, dans leurs combats et engagements, le monde du travail et celui de la création expriment son désir d’égalité (des droits et devoirs) et sa soif de liberté. Ainsi du Front Populaire, de la Libération et de son Conseil National de la Résistance, des mouvements sociaux et démocratiques déployés de la fin de la guerre d'Algérie à nos jours, en passant par Mai 68. Ainsi des luttes complexes, parfois rudes et cruelles, des peuples des cinq continents pour la démocratie et leur indépendance nationale. « L’espoir, c’est ce qui meurt en dernier », barytonnent les Irlandais. Il suffit d’interroger les peuples. Il suffit de lire le monde, ses prisons et monuments, les plaques de ses rues et avenues. Loin des longs fleuves tranquilles, jointes aux résistances des combattantes et combattants d’aujourd’hui, les résistances d’hier portent haut, très haut, les témoignages des luttes pour la dignité humaine.

      Cela dit d’entrée de jeu, un retour sur image me renvoie d’abord à ce moment d'immense solitude où, gamin, je vomissais la froideur et l’infinitude de la disparition de ma mère. Sur ce point, je n’ai pas bougé d’un pouce. La mort ? J’enrage quand elle surprend mes proches, mes amis et les innocentes victimes des guerres de domination. Pour moi-même, je regarde les choses avec humilité et distanciation. De maillon usé en maillon fracturé, les départs ponctuent nos parcours. La vie ? Chef-d'œuvre sans cesse remis sur l’ouvrage, elle ne vibre qu’une fois. Chacun la raccommode à sa façon jusqu’à l’usure fatale. En soin au Val-de-Grâce, Maurice Kriegel-Valrimont s’en amusait de bon cœur : « Louis, et toi Yvan. Je vous l’assure. Jamais, je n’ai jamais rencontré un seul mortel en capacité de prouver l'existence d’un au-delà plus beau que la vie. Comprenez que je ne sois pas pressé d’emprunter le chemin de la vérification. »

      Moi non plus, je n’affectionne pas l’endroit désigné. Chaque matin, je célèbre la vie au mieux de mes moyens. Avec ou sans préservatif, avec ou sans voile, les dogmes, spéculations, des chefs religieux, églises, Dieux et nouveaux Dieux, ne me font plus sourire. Leurs incantations et gamberges sur le sens de la vie et le dernier abîme pour chacun posent leur suffisance sans aucune exigence. Elles ne donnent ni le levain du pain, ni l’éclosion des roses...

      De la laïcité, forme la plus aboutie de la tolérance

      Les croyants n’endossent pas tous le même uniforme. Ils ne sont pas tous dépourvus sinon de foi du moins du désir de changer la vie ici-bas. Dans leurs différents types de relations à l’Autre, leurs abnégations méritent le respect. Un exemple, des prêtres de l’étonnante Amérique latine n’ont pas craint de ferrailler avec les redoutables dictatures militaires. La palette des cultes et congrégations est arc-en-ciel. Il reste des enclaves mal intentionnées ? Elles sont sciemment alimentées. Le déni de justice infligé depuis des lunes au peuple palestinien l’illustre parfaitement. Relevons que, d'Est en Ouest, les peuples émergents, ou carrément du Sud, cherchent à s'affranchir des discours et attitudes passéistes. Ils veulent demeurer eux-mêmes, indépendants, libres, conditions premières pour vivre en amitié avec les autres peuples. Cependant, pour qui veut construire un autre monde, il serait vain de faire l’autruche et d’éluder la question de l’absolu et du divin, rarement éloignée de celle du pouvoir et de l’argent. La Révolution française a installé la problématique du sens dans le paysage des relations humaines. L’affirmation de l’individu-citoyen a fait vaciller jusqu’à la chute, nos Dieux et Rois. La laïcité a fleuri sur le fumier des servitudes féodales. Sa critique des obscurantismes, créationnisme et autres fadaises métaphysiques, est garante de liberté. Sa neutralité est action, le contraire de la passivité. Ouverte, la laïcité génère parfois des crises d’urticaire chez les apôtres de la soumission. Les détournements de sens suggérés par certains « communautarismes » ne se comprennent pas autrement. Vigilance, laissons-les faire et ils promulgueraient en son nom tous les interdits. D’où qu’elles viennent, il serait intolérable que la laïcité serve de prétexte aux velléités coercitives.

      Forme la plus aboutie de la tolérance, la laïcité se perdrait à s’y réduire. La laïcité invite d’abord au rejet de l’intolérable, elle ambitionne l’émancipation de chaque individu dans une autre organisation de la chaîne des humains. En supplantant l’absolutisme et la divinité, la laïcité a donné une nouvelle amplitude à la culture, pensée du corps social, et à une citoyenneté respectueuse des intimes convictions et croyances de chacun. La laïcité est aussi un « sport de combat ».

      Liberté, égalité, fraternité, ses indissociables grandes frangines, ressentent avec elle un immense besoin de démocratie, de services publics et de République. Ce postulat embarrasse les prédicateurs les plus bornés. Pontifes et prélats multiplient les sermons. Ambigus à dessein, les gardiens du temple grognonnent le meilleur et le pire. À leurs onctuosités marmonnées et réprimandes verticales s’opposent la confrontation des idées et des positions comme mobiles du vivre ensemble les différences. Cette posture présente l’avantage de ne pas éluder la part d’agressivité contenue dans chacune de nos singulières personnes. Elle invite à identifier et à dépasser les contradictions antagoniques et non pas à les nier. Le pessimisme et le scepticisme de la pensée deviennent alors salvateurs. Ils galvanisent les savoir-faire, le dynamisme social et l’optimisme politique. Il ne s’agit pas de béatitude, ni de résignation, mais de transformation de l’espérance en une vaste promenade. Cette pétition explique, peut-être, pourquoi mêlée à celle des littérateurs, l'étude des philosophes me demeure délectable. Pas à pas, avec l’aide de mes instituteurs et instructeurs, j’ai de bonne heure cultivé le goût de la controverse et celui du libre examen. Je préfère me livrer à ces exercices avant plutôt qu'après. Cette manière de voir m’a valu de sévères ruptures et offert de radieuses aurores. Empli des sèves de ma prime jeunesse, ma liberté, j'y tiens… Môme, je la prénommais Mutine. Rien de particulièrement génial, un coup de bonnet aux mutins de la mer Noire, mes héros de jeunesse. Ballotté par les éléments, je me suis tour à tour noyé puis sauvé des courants contraires. Enfoncé par des communistes serviles, dévorés par leur anxiété jalouse et leurs vérités absolues, empêtrés dans leurs errements ou plans de carrières, je me suis tiré d’affaire, vingt ans après, avec l’aide fraternelle de communistes eux-mêmes en recherche de nouveaux projets et outils, pour aujourd’hui et demain. Je l’ai appris sur le tas, « les mauvais outils font les mauvais ouvriers ». Sachant que pour naviguer, il faut des bras et des têtes, j’ai appris à apprivoiser l’incertitude, l’insécurité et l’hostilité des mers remontées. Je ne prétends nullement ne m’être jamais trompé et fourvoyé. Tant mieux et délivrance, je l’avoue, j’ai payé au prix fort la leçon. « Primo. Ne heurte pas. Ne te confie pas à l’ami fidèle que tu veux secourir. Secundo. Lorsque le candidat à la noyade se signe insubmersible, munis-toi de gants de boxe plutôt que d’une bouée. Tertio. Ne fredonne pas le cœur et la fraternité quand le guide et ses hiérarques vocalisent le cerveau et la raison. Et cætera. » Quoiqu’il m’en ait coûté, je me suis obligé à refuser ce qui était tendance et facilité. Amarré à mes rêves juvéniles, je vénère l'Égalité et la Fraternité, voiles déployées vers la Liberté chérie des rebelles. Dans leurs actes posés, ces trois illustres donnent du sens à l'espérance.

      De la révolution, sens du mouvement

      Dégagées de l’étau capitaliste, démocratie, égalité et justice sociale, embellissent la route du changement des tréfonds du néant aux combles du bonheur. L’humain jaillit des combats communs.

      Utopie, Marx, Révolution ? C’est vrai, je demeure sensible à « l’idée communiste », méthodologie, visée, hypothèse, mouvement, racine et lumière. « L’idée communiste » est aux humains, ce que la mer est aux marins, un havre de paix, un océan de tempêtes. C’est selon la configuration des éléments et des lieux, tout simplement. « La mer, cette vaste étendue libre qui touche au monde entier ». En 1987, les Rénovateurs publiaient leur manifeste. Clin d’œil, culot ou audace, ils le titraient : « La Révolution, camarades ! » En exergue, ils inscrivaient Karl Marx et Friedrich Engels : « Le communisme n’est pour nous ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel. » Balayé par les orthodoxies du « socialisme réel », ce concept fait de nos jours un tabac. Les Rénovateurs introduisaient leur déclaration en posant deux propositions. Une : « Être communiste, être révolutionnaire, c’est dire non à l’ordre établi, refuser ordre et désordre capitalistes. C’est en même temps être porteur d’une utopie concrète, le communisme, négation du capitalisme. C’est en même temps affirmer sa volonté de penser, d’inventer, d’agir au cœur de la société existante pour la justice et la liberté, pour construire d’autres rapports au travail et hors travail, d’autres rapports entre les personnes et les groupes, d’autres solidarités collectives. Les tendances au communisme surgissent de la production moderne qui a besoin d’individus libres. » Deux : « Les valeurs centrales du communisme telles que l’égalité, le libre développement de tous, la solidarité, sont à l’œuvre sous nos yeux et constituent à la fois le but et le moyen de tous les grands mouvements sociaux, culturels, qui traversent la société. » Tragiques ou pathétiques, les tentatives et expériences du siècle précédent autorisent au moins un enseignement. Des changements durables ne s’épanouiront que dans un extraordinaire affrontement politique, en tant que processus inédit de transformation démocratique poussé jusqu’à la métamorphose, sociale, culturelle, écologique, elle-même démocratique. Dégagée des rites, règles et considérations de type militaire, la révolution vérifie sa force de conviction dans ses capacités d’avant-garde à échapper à l’avant-garde. La révolution ne se décrète pas, elle ne se programme pas, elle n’est ni l’affaire d’un soir, ni une fin en soi. Définie et comprise comme la démocratie du changement, la révolution est beaucoup plus que l’objectif, elle est le sens du mouvement. Attentive à tout ce qui bouge et veut naître, prioritairement attentive aux droits des femmes, des enfants et des jeunes, la proposition révolutionnaire tend une main généreuse, solidaire, multipliée aux confins de ce monde souillé du sang des victimes de la férocité de l’argent. Paul Éluard avertissait : « Il n’y a pas de modèle pour qui cherche ce qu’il n’a jamais vu ». La révolution ouvre les portes d’un futur pacifique générateur de citoyenneté et de liberté. Elle surgira d’une volonté massive, astronomique, convergente à un projet politique conforme aux exigences contemporaines d’égalité et de démocratie… ou ne sera pas. Aucune loi historique ne l’affirme inéluctable. Seulement souhaitable, rien ne la proscrit non plus. Indomptable, imprévisible, l’Humanité vous joue de ces tours. Révolution, il arrive que les peuples en mouvement fassent irruption là où personne ne les attendaient plus.

      Relation de cause à effet ? Les « européistes acharnés » vomissent les peuples en mouvement. Définis par les gouvernements nationaux et leurs experts, les objectifs de la « Commission européenne » s’inscrivent principalement dans la droite ligne de cette aversion maladive. Libérale et atlantiste, fabriquée à marche forcée, l’Union européenne fonctionne comme un regroupement d’États initié et dominé par les ex-puissances coloniales en mal d’empires, de marchés et de territoires. Cela, sous l’aile protectrice de la belliqueuse Otan. Dans leur écrasante majorité, les États membres y sont adhérents. Alignée, l’Union est soumise. Vingt ans après la chute de l’ennemi et de son mur, aux prises avec les résistances populaires, l’Union peinerait à imposer ses directives libérales. Tant mieux. L’Europe des peuples associés, pacifique, républicaine, laïque, sociale, écologique, ouverte, et tout et tout, appuyée sur des fondations démocratiques, reste à construire. Peut-on feindre l’ignorer ? L’Europe et ses peuples se sont historiquement constitués et libérés, trop souvent dans la douleur, de l’Atlantique à l’Oural. Les intérêts stratégiques et de domination élargie de l’Otan sont à l’opposé des intérêts de la paix et de la démocratie. Il serait fâcheux que l’Union s’enlise davantage dans le jeu du « Ouest contre Est », de l’Europe, réactivé par les stratèges de l’Otan.

      Leur politique de « maîtrise intelligente de la force militaire » reçoit de sérieux revers. Elle heurte de plein fouet les droits inaliénables des peuples. Sans exception, du Moyen-Orient à l’Extrême-Orient, en revenant par l’Europe jusqu’à l’Amérique latine. Par conséquent,  « formes minimales, distorsions ou violations caractérisées de la démocratie », à ce stade de l’intégration, la réalité des « Commission européenne et Parlement européen » appelle une mise à plat expresse et un examen de leur représentativité respective, place, fonction et rôle. Un débat démocratique, vif et contradictoire ! Avant et arrière-gardes de l’ordre social capitaliste et de ses désordres, les néolibéraux profitent des insuffisances actuelles et ne rechignent pas à la besogne. Pour déverrouiller la surexploitation de la force de travail, la liquidation des Services publics, des acquis de la Libération et du Code du travail, demeure leur obsession. Ultras ou sociaux, les « européistes acharnés » ne rivalisent que dans la méthode. Les uns et les autres foulent aux pieds le droit et la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. Les délices et vertiges du pouvoir retournent jusqu’aux plus ardents à se repaître des valeurs de la gauche. Reconnaissons-le, ces spécieux serviteurs révèlent un sacré aplomb dans la requalification de leurs renoncements et trahisons en « réalisme et courage ». À les croire, ils oseraient se salir les mains dans le cambouis de la gestion des affaires publiques et de « l’intérêt général », contrairement à d’autres qui s’esquiveraient lâchement. Misérable entourloupe. L’origine de leur abdication se niche ailleurs. Dans l’égo-carriérisme, le manque de vertu politique, le refus de s’appuyer sur le désir de changement, la négation de la démocratie et d’une autre voie. Ces abandons confessent, à minima, une incroyable naïveté, assurément, une détestable duplicité. En se retournant comme les galettes de nos aïeules, ces vils serviteurs injurient l’intelligence des peuples. Ce n’est pas un mystère. Deux conceptions et méthodologies de gestion de « l’intérêt général » s’affrontent au quotidien, à tous les niveaux. La plus répandue se vautre dans les nimbes de l’ordre établi. La plus déterminée bouscule ses fondements. Son déploiement contribue à l’identification des obstacles.

      Une nouvelle force motrice à gauche

      Modestes, étriqués, les premiers pas « unitaires » constatés dans la sphère de la gauche de la gauche indiquent cependant la bonne direction. Les faiblesses paraissent surmontables. Elles résident dans l’absence du projet susceptible d’apporter des « réponses concrètes aux problèmes concrets ». Mais, l’une n’allant pas sans l’autre, elles résident essentiellement dans la dispersion de la force « motrice » sans laquelle, face aux réactions du système, la gauche se noie dans ses embarras et reculades. La confusion cap-horizon garantit le naufrage. La légende veut que le capitaine reste à bord, il doit expier sa faute. Le sauvetage revient à l’équipage. Au creux de la vague, à chaque étage du navire qui tangue, nous vivons exactement le contraire. Les dérives du Parti socialiste, la facilité serait de ne regarder que ses transfuges et coopérants de « l’ouverture », font mal au peuple de gauche. Échaudées, les couches populaires ne lui font plus confiance. Non sans raison, elles doutent de sa volonté et de ses capacités à imposer le changement. Le contentieux est lourd, peu importe la manière, elles choisissent de le faire savoir. Remis à sa place et devant ses responsabilités, le Parti socialiste se garde d’afficher ses prétentions hégémoniques. Profil bas, il se contente de susurrer son péché mignon à s’autoproclamer pivot de la gauche. Ambivalence du pivot qui s’enfonce ? L’appétit des places et maroquins, cause et conséquence du mal socialiste ? Plutôt ses tentations social-libérales ? Son européisme frénétique ? Ses abandons et ambiguïtés à l’égard de l’ultralibéralisme, y compris du pouvoir élyséen ? Son désintérêt pour le « vécu dégradé » des couches populaires ? « Vécu dégradé » est trop faible. Les vies solitaires ou entassées dans des logements exigus ne supportent plus les paroles et condescendances sans suite. Vivre l’instant présent avec l’unique espoir d’accéder à l’instant suivant, fixé à domicile ou pire, dans la rue, n’est pas vivre, c’est à peine survivre. La privation des commodités vitales et possibilités « modernes » constitue une atteinte grave aux droits et à l’intégrité des personnes. Des sociologues écrivent « crime sociétal ». Cette réalité rappelée, c’est un fait, le bateau socialiste gîte sur tribord. Béante, la brèche a alimenté les pseudo-sauveteurs du Modem puis l’alliance hybride de divers courants écologistes parmi lesquels des altermondialistes. Cette situation apporte sur bâbord de l’eau au moulin du raisonnement. Pour avancer vers la transformation sociale, écologique, démocratique, la gauche doit marcher sur deux jambes. Or, lézardée, affaiblie, sans ambition, sa jambe gauche boitille et toute la gauche avec elle. Aux urgences, et vite, serait le mieux ! Cette idée gagne du terrain. Elle résulte de l’expérience commune.

      La gauche est repérable dans l’histoire. En gros, elle représente le camp du progrès et de la solidarité. Soyons clairs, la notion de gauche n’incarne pas nécessairement le camp des luttes, elle n’exprime pas forcément la proposition d’ouverture d’un processus démocratique de rupture ou de dépassement du capitalisme. Sur ce point, la gauche vasouille lorsque que son courant progressiste, révolutionnaire, le plus déterminé à changer le cours des choses, se perd dans les sables du sectarisme et de la division. À l’évidence, face à l’énormité des enjeux, il serait bienvenu que ses composantes ne s’autorisent plus un seul de leurs absurdes égarements. Tant mieux, si la conscience de l’obligation de correction et de rééquilibrage (de la gauche) continue de progresser. Le temps est venu de s'atteler plus hardiment à la tâche. Il faut en premier lieu changer le moteur fatigué de la gauche. Pour aller loin, elle a besoin d’un moteur neuf, solide, conçu, fabriqué, mis au point et conduit par toutes et tous. Les bricolages répétés du Parti communiste ne font pas le compte. La question de la naissance d’une nouvelle force politique se pose en grand. La gauche a besoin de sa force « motrice », unitaire, ouverte et dynamique, capable d’affronter et de maîtriser les obstacles, capable d’ouvrir une perspective, de rassembler et d’entraîner les forces indispensables à la réussite démocratique du changement. Au diable les tergiversations. Élégance et révolution, feu le grand Parti communiste, épuisé d’avoir trop biaisé avec le réel, s’inscrirait de belle manière dans l’Histoire en prenant sa part à la valorisation de « l’idée communiste » dans le passage assumé du relais et dans sa contribution concrète à l’enfantement. Une obstination à parodier les grandes heures révolues entraverait inutilement le mouvement. La nouvelle force « motrice » finira par naître, tôt ou tard. Le potentiel existe, un jour ou l’autre les générations montantes submergeront les réticences. Mieux vaut oser, ici et maintenant. Passer de la très petite à la grande entreprise. Penser et organiser la sortie de l’ensemble de la gauche de son enlisement. Mêlé aux communistes et progressistes, je ne me déclare aucun ennemi à gauche. Avec les rénovateurs, j’ai choisi, dès 1986, le front des luttes unitaires et les francs coups de barre démocratiques. Il est préférable d’entreprendre les petites choses avec le même soin que les grandes. Sans omettre l’indispensable prise en compte de la totalité des phénomènes, sans négliger l’obligation de l’examen et de la discussion critiques, sans se noyer dans les aveuglements de l’angélisme et de la « politicaillerie ». Dans l’immédiat, j’apporte mon modeste galet breton aux résistances sociales et politiques.

      Naissance d’une conscience universelle

      Coincés entre l’accumulation des richesses à un pôle de nos sociétés et leur incapacité à résoudre les problèmes vitaux de l’humanité, les thuriféraires et idéologues de nos « démocraties » occidentales s’inquiètent des conséquences de la faillite de leur libéralisme destructeur. Ils redoutent tout autant la généralisation des mécontentements que la montée des aspirations à un monde plus juste, égalitaire. Ils craignent la mise en cause de leur légitimité à gérer et gouverner. Contestée par de larges catégories populaires et corps sociaux, cette légitimité devient légitimement contestable. La nécessité d’une plus juste répartition des richesses leur demeure inaccessible. Aux abois, les puissants s’arcboutent sur la préservation du « système en péril » et la protection de ses bénéficiaires et pourvoyeurs. Mains d’acier, gants de velours, ils se cabrent pour que jamais rien ne change. Folie impérialiste, ici, ils élèvent des murs, là, ils érigent des digues institutionnelles.

      La pauvreté, la faim, la malbouffe, la rareté et cherté de l’eau, le sida, l’illettrisme, et tout le toutim, ces maux s’aggravent bien que les moyens existent de les éradiquer et de permettre aux populations de la planète de vivre décemment. La crise de nos sociétés « développées », mortelles, elles ont toutes été criminelles un jour ou l’autre, est cependant « grosse » d’un autre avenir. Son approfondissement dans l’espace « multipolaire » de ce monde devenu « un », met à nue la supercherie de la « fin de l’histoire ». Avec la crise, la thèse du libéralisme triomphant ad vitam æternam encaisse un sévère uppercut. Il pourrait se révéler décisif. Après des décennies d’hibernation, le spectre de la révolution hante à nouveau les cœurs et les esprits. La main nerveuse, quand ils n’y sont plus, ils disent souhaiter revenir aux « affaires » ou être remis en « responsabilité », ils appellent cela l’alternance, des dirigeants de tous bords se mettent en scène se croyant investis du devoir d’alerte du risque révolutionnaire, en blogs, images et longueurs d’ondes. En ces temps incertains, la clarification de « l’idée communiste » tambourine aux portes de nos lendemains. Sa validation implique une investigation, théorique et pratique, d’une précision et âpreté exceptionnelles. Un courant favorable se manifeste en France, en Europe, partout dans le monde. Il appartient aux jeunes générations de le prendre en main. Notre devoir est de leur faciliter la tâche.

      En ce premier siècle du troisième millénaire, la nouvelle donne géopolitique assimile les vertigineuses « avancées » scientifiques, techniques et informatiques. Cette assimilation révolutionne sous nos yeux les forces productives également dans leurs rapports à la nature. Globalisation, écologie, croissance des injustices sociales, développement inégal des territoires, appellent une rupture avec les arrogances et certitudes d'hier. De leur côté, les idéologues et politiques les plus conscients de « l’ex-libéralisme triomphant » cherchent une adaptation pérenne au système défraîchi de la cote en bourse. Les plus prolixes nous gavent et pressent de « développement durable et de sauvetage de la planète et de ses océans ». Apparemment imparable. Seuls les fous à lier peuvent se moquer de l’avenir de la planète. Seulement voilà, en fait d’avenir de la planète, on parle d’avenir de l’Humanité. Jusqu’à preuve du contraire, seuls les humains se trouvent en capacité de se soucier tant de l’avenir de la planète que de celui de la lune et de l’univers. Emboîter le pas, sans distance critique, aux étonnants messagers qui veulent coûte que coûte dissocier les activités humaines de la nature, avec le calcul politico-idéologique d’exonérer le productivisme capitaliste, serait commettre une grossière erreur. D’ailleurs, premier ennui, compréhensifs, ces étonnants messagers ferment les yeux sur la nature de la propriété des moyens de production et d’échange. Privée, artisanale, coopérative ou mutualiste, sociale, publique ou étatique, ou multinationale impérialiste, la nature de la propriété et des activités déployées n’engagent pas les responsabilités au même niveau. Elle n’engendre pas les mêmes propositions de réponses. Second ennui, ces tardifs convertis à la protection de notre bien commun excluent de la problématique globale l’accroissement des inégalités générées par la division internationale du travail, ses évolutions et accélérations. Troisième ennui, le plus significatif à mes yeux, les bombages surmédiatisés de ces drôles de tagueurs-redingote effacent  d’un trait la construction d’un monde sans guerre et sans arme de destruction massive des priorités universelles. Par exemple, la soldatesque du fric facile veut à tout prix ignorer les funestes essais nucléaires qui ont contaminé l’atmosphère de matières radioactives d’une durée de vie évaluée en millions d’années. De valeureux scientifiques continuent leur difficile travail d’évaluation des conséquences de cette folie immonde.

      Palomita ingrata mia ! Sais-tu ce proverbe arabe ? Par la force on arrive à tout, sauf à se faire aimer. Guerre, conflits, défense et sécurité internationale, refondation démocratique de l’ONU, il y a beaucoup à faire dans ces domaines cruciaux. Sauf, Hiroshima mon amour, à inscrire les armements nucléaires dans la panoplie des armes utiles à la lutte contre le réchauffement climatique ! Qui osera nier qu’il serait périlleux d’abandonner aux cyniques militaro-industriels, la non-prolifération, la dénucléarisation et les problèmes spécifiques à la chose militaire ? « Otanisée », aux ramifications planétaires, cette chose opaque draine des sommes colossales. La mort est son métier, elle invente et manipule des armes épouvantables, miniaturisées, dites de terrain. Avec l’uranium appauvri, les derniers raffinements technologiques, biologiques et chimiques, sont mis à contribution. En outre, cette chose intrigante inspire les nouveaux concepts et modes de domination. Jacques Prévert prévenait : « L’œil était dans la bombe et regardait tout le monde. » Il n’y aurait donc rien de déraisonnable à concevoir la paix, ses questionnements, problèmes et propositions de réponses, en tant que pilier central du processus de transformation sociale et écologique de nos sociétés. Les partisans et militants de la Paix ne nous en voudront pas de notre renfort. « Révolution verte et contribution climat énergie » ont bon dos. Belle trouvaille en vérité. Regroupés sous « le parapluie de Grenelle », nos édiles, énarques assermentés et gens de pouvoir, n’imaginent rien de mieux que de carboniser de nouvelles taxes et charges les gens de peu. Décidément, la guerre des idées fait rage aux porte-monnaie, jamais aux coffres-forts. Énième preuve par neuf que l’éducation des têtes et l’irrigation des consciences à la hauteur des changements à entreprendre de fond en comble exigent un sérieux effort idéologique et politique, individuel et collectif. L'adhésion des peuples à une conscience universelle ne supportera aucun retard.

      Paix, démocratie, égalité, le cap du changement

      Hasard de l’héritage familial, j'ai grandi au bout de ce bras percutant d'une France depuis trop longtemps somnambule. Je veux dire ce poing extrême de toutes les Bretagnes, Brest, en Finistère. En ce haut lieu de notre destin, nucléaire en Ile longue, géographiquement posé en haut et à gauche, j’ai vu des « pachas » de tout acabit faire aux citoyens ce que jadis les lapins faisaient aux marins. Mutés en agents du maintien en ordre de tous les désordres, convertis à la gouvernance et au management des équipages, soumis au culte de la performance et du mérite financier, les commanditaires et porte-habits des crises dévastatrices martèlent jusqu’à l’indécence la loi du plus fort. Outrage au genre humain, ils légitiment l’anéantissement des faibles. Ignominie impardonnable, nationalisme, populisme, racisme, antisémitisme, aspérités néo-fascistes, deviennent les instruments choisis de l’asservissement du plus grand nombre. Lutte de classes, pour survivre, le capital sélectionne, élimine et fait périr. Il détruit sans scrupule. La déification de la marchandise et de la consommation a conduit l’économisme à prendre le pas sur le politique. Honte bue, les oligarques des « grandes nations » s’obligent aux larmes de crocodiles : « Fi de nos joies et de nos malheurs, tôt ou tard, nos vies basculent dans le néant ! » N'en déplaise à ces lapins du plongeon garanti : « Raison de plus de ne pas perdre sa vie à la perdre ! » Dans ce monde déséquilibré, pauvres, malades et affamés, les surnuméraires sont massivement déplacés et maintenus à distance des riches territoires bétonnés d’armes nucléaires, murés de forces policières, surprotégés de faisceaux électroniques et de puces informatiques. Rien d’étonnant à ce que la canaille ne se révolte pas davantage. De l’énormité des richesses concentrées dans les mains des castes et grandes familles, elle ne perçoit que des images. Icônes savamment travaillées et distillées à des fins de brouillage et de camouflage. Chez les aristos, la discrétion est la règle d’or. Les porte-serviettes du capital ne s’exhibent au populo que pour contrer l’ouverture des esprits à la critique sociale. Conforté par le dénuement culturel, le dénuement matériel ne facilite pas une juste appréciation de la puissance et de l’avidité des possédants. Richissimes jusqu’à l’incommensurable, exploiteurs, industriels, banquiers, « l’internationale de la finance » confie à ses communicants, héritiers et héritières, bouffons et stars, la mission de s’épancher sur le sort des miséreux et de « donner ». La pièce par-dessus le marché ! Numériques, informatisés, les médias théâtralisent leur geste « de toute beauté ». Pitoyables, ces mises en scènes n’y peuvent rien. Contre vents et marées noires, les pieds dans la gadoue des algues vertes, en Bretagne aussi la vie éjacule en fond de cale son désir d’insoumise. « On the road again ! », déclame Bernard Lavilliers.

      Paix, égalité, république, laïcité, démocratie, Liberté ! Voyageur infatigable de la rade, j'adore ces maîtres mots prononcés en dialectique sur le quai de l'Histoire.

       

       

      Magie des mots mis en musique, avec Louis Aragon, Léo Ferré chante l’éphémère, l’émotion, le temps, Jean Ferrat, la douleur, l’espoir, la lutte. Léo et le Jeannot, l’amour, la liberté, la nature.   L’immenseJean-Roger Caussimon déroule le tapis rouge : « Le jour viendra. Ami ne désespère pas… » Résistance ! Les Motivés entonnent « Le chant des partisans ». Lillois, les jeunes musiciens du Ministère des Affaires Populaires (MAP) assurent la relève.  Ils mobilisent : « Debout la d’dans ! Y a urgence, faut qu’on se rassemble, qu’on se mobilise… En bas de chez toi y en a qui crèvent la dalle… » Libéré des tutelles et chapes de plomb, l'imaginaire s’émancipe des coupables divisions et logiques d'appareils. Des mémoires fertiles, des cultures mêlées du corps social, du sens redonné au sens, des farouches aspirations à l’union combative, émerge le nouveau. Force motrice de la résistance universelle, femmes et hommes, exploités et dominés, salariés et chômeurs, sans terre et sans rien, invisibles et oubliés, nés ici ou venus d’ailleurs, les rameurs solidaires cherchent et trouveront la route Humanité. Arracher et garantir le plaisir de vivre en paix, libre, d’égal à égal, pourchacun des êtres humains et peuples constitués, imposer la protection en tous lieux de Terre-et-Mer, « notre globe bien aimé, par les grands si maltraité », n’est-ce pas le plus bel idéal à partager ? Mieux que quiconque, les travailleurs, créateurs et artistes, partagent cette grande ambition. Inlassables, ils la remettent sur le métier. Révolution, processus, démocratie du changement.

       Arthur Rimbaud, en rêvait de poèmes en voyages.  Jacques Prévert la rythmait de vers en peintures et scénarios tandis que René Char tirait ses salves d’avenir . « Le poète a toujours raison ». Quand poésie et politique se tutoient, que paroles et actes se confondent, frêles ou forts, multicolores, les bras hissent à l’unisson le projet au commandement. La confluence des mouvements sociaux et de l’action politique éclaircit l’horizon. Paix, démocratie, égalité, fixent le cap. Le vent de la liberté se lève, révolution, le navire et son « changement » poursuivent leur route…

      Brest le, 25 août 2009
      Louis Aminot
      Élu de Brest (29), 1977 à 2001.  Arsenal de Brest, 1955 à 1974.  Directeur des Relations Publiques de la ville de Sevran (93), 2004 à 2009.  Secrétariat Fédéral du Pcf-29, 1965 à 1986.  Rupture avec le Pcf  en 1986.  Auteur de « Zef ou l’enfance infinie », 2008, Éditions Syllepse.

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      , 27 septembre 2009