Culture Education

Austérité contre culture

Envoyer par emailPDF version

Le ministère dit de la Culture entend porter un coup bas à une scène francophone. « Faire disparaitre le Tarmac, c’est choisir de détruire un théâtre populaire, ancré sur un territoire vaste et métissé. » (Le Tarmac.) C’est aussi tout un symbole : de Paris encourager ailleurs les fermetures de scènes ouvertes, les démarches qui ébranlent les murs. Lire le communiqué de presse du Tarmac ici et le dossier complet du Tarmac . Ci-dessous deux articles de presse. Signer la pétition ici.

 

 

 

Un théâtre fermé pour un Théâtre ouvert...

L'Humanité, 05/02/2018

Le ministère de la Culture a annoncé l’arrivée de Théâtre ouvert en lieu et place du Tarmac. Une décision qui provoque un tollé. Mais qui n’est pas nouvelle en matière de gouvernance.

Acte I. Théâtre ouvert, passage Véron, entre la place Clichy et la place Blanche, derrière le Moulin-Rouge, a été créé sous l’impulsion de Lucien et Micheline Attoun qui, forts de l’expérience des « gueuloirs » au Festival d’Avignon, au tout début des années 1970, des mises en espace d’auteurs totalement inconnus, s’étaient installés là. On doit à « Attoun et Attounette », comme les appelait affectueusement Jean-Luc Lagarce, la découverte d’auteurs désormais incontournables : Lagarce, certes, mais aussi Serge Valletti, Noëlle Renaude, Eugène Durif, Bernard-Marie Koltès… Un travail enthousiaste et précieux avec publication desdits auteurs. En 2009, la Société du Moulin-Rouge, propriétaire des lieux, décide de ne pas renouveler le bail de Théâtre ouvert, arrivé à échéance en mars 2016. Depuis, c’est l’incertitude totale quant au devenir de ce lieu consacré, comme l’indique son appellation, « Centre national des dramaturgies contemporaines ».

Acte II. En 1985, Gabriel Garran, cofondateur du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, fonde le Tilf – Théâtre international de langue française –, un théâtre itinérant dédié à la francophonie qui se produit ici et là. En 1993, le Tilf s’installe à la Villette et occupe le pavillon du Charolais. En 2004, Valérie Baran succède à Gabriel Garran. Le Tilf devient le Tarmac de la Villette. Jusqu’en 2011 où le Tarmac déménage et « fusionne » avec le TEP, Théâtre de l’Est parisien, fondé par Guy Rétoré. Fusion signifiant en langage pragmatique ministériel disparition. Le TEP n’est plus qu’un vague souvenir dans l’histoire de la décentralisation et de la création d’un théâtre dans l’un des quartiers les plus populaires de Paris.

Le petit jeu de chaises musicales

Acte III. Le 31 janvier dernier au soir, Françoise Nyssen, ministre de la Culture, annonce que « Théâtre ouvert – association dirigée par Caroline Marcilhac et présidée par Catherine Tasca, ancienne ministre de la Culture et ancienne ministre déléguée à la francophonie – prendra, à compter de 2019, la suite du projet de Valérie Baran sur le site du Tarmac, dans le 20e arrondissement de Paris ». L’équipe du Tarmac apprend par voie de presse la nouvelle, dénonce dans une pétition en ligne sur le site du Tarmac une décision prise « unilatéralement sans dialogue ni concertation » et parle d’un lieu « sacrifié sur l’autel d’une politique gestionnaire de réduction des coûts ». Devant l’indignation provoquée par une telle décision, Catherine Tasca, présidente de Théâtre ouvert, rédige le 2 février un communiqué dans lequel elle précise que « la décision prise par madame la ministre de la Culture me satisfait pleinement car, depuis deux ans, notre association vivait sous la menace de son éviction de la cité Véron, sans aucune perspective sérieuse de relogement ». Et d’ajouter : « Je pense ne pas avoir à faire preuve de mon engagement à l’égard de la francophonie compte tenu de mes anciennes responsabilités et surtout de mes convictions récentes. » Elle répond ainsi à une lettre ouverte au président de la République et cosignée par une cinquantaine d’artistes et d’intellectuels qui dénoncent « derrière les déclarations d’amour à la langue française, une politique brutale (…). Une décapitation en silence organisée par le ministère de la Culture. Nous ne pouvons le croire. Alors que nous espérons une nouvelle impulsion, nous pourrions être victimes d’une politique de l’ancien monde, à bout de souffle, qui cloue les créateurs francophones au pilori (…). Faire disparaître le Tarmac, c’est choisir de détruire un théâtre populaire, ancré sur un territoire vaste et métissé ».

À ce petit jeu de chaises musicales permanent orchestré par les différents ministres de la Culture qui se sont succédé ces dernières années et par la Ville de Paris (qui a son mot à dire dans cette affaire mais préfère se taire), on en arrive à opposer cruellement, cyniquement, lâchement, deux lieux emblématiques, deux lieux formidables dédiés aux écritures contemporaines et qui révèlent au public des auteurs, qu’ils soient haïtiens, congolais, libanais ou franc-comtois. La question est-elle la disparition programmée d’un théâtre dédié aux écritures francophones ou la énième disparition d’un théâtre ? Quels choix prévalent à une politique culturelle aussi aléatoire qu’incertaine qui consiste à liquider un théâtre pour faire de la place à un autre ? Paris et les alentours manquent-ils à ce point d’espace pour accueillir tous ces projets ? Le ministère de la Culture joue l’austérité contre la dynamique, le désir, la création. Vision rabougrie d’une politique culturelle laminée par des arbitraires budgétaires ; politique à la petite semaine qui préfère l’événementiel au travail précieux et minutieux de ces structures indispensables à l’éducation populaire et à l’imaginaire collectif. Côté Ville de Paris, ce n’est pas mieux. On peine à comprendre les projets de la Gaité-Lyrique ou du Carreau du temple, qui bénéficient pourtant de budgets conséquents. « Moi qui vous parle de l’absurdité de l’absurde, moi qui inaugure l’absurdité du désespoir – d’où voulez-vous que je parle sinon du dehors ? » écrivait Sony Labou Tansi. Et l’on rêve d’entendre sur toutes les scènes de théâtre des auteurs de sa trempe, qui vous secouent les méninges, vous parlent du monde d’ici et d’ailleurs. Le théâtre n’est-il pas le lieu symbolique de l’universalité ? Paris doit pouvoir accueillir et le Tarmac, et Théâtre ouvert.

Sortie de piste pour le Tarmac ?

Extrait du dossier de Politis, n°1490, 14 au 21/02/2018, La Francophonie has been ?

La structure du théâtre francophone serait supprimée et sa mission transférée à une autre équipe. Une annonce brutale qui interroge le milieu artistique et la politique culturelle du gouvernement.

Parmi nos théâtres subventionnés, nous avions jusqu’alors deux petites entités distinctes, chargées d’une mission différente, qui suivaient normalement des chemins parallèles : le Tarmac et Théâtre ouvert. Le premier, installé avenue Gambetta, à Paris XXe, se consacre aux spectacles de l’aire francophone. Théâtre ouvert, à la cité Véron, près de la place Blanche, dans le IXe arrondissement, favorise l’écriture contemporaine en créant des textes inédits. Cette deuxième équipe arrive en fin de bail. Le propriétaire des lieux, le Moulin rouge, refuse de le renouveler. Alors, comment la reloger ? En plaçant le Théâtre ouvert là où travaille le Tarmac et en rayant ce dernier de la carte ! Et la mission d’œuvrer pour la francophonie ? On la transférerait à Théâtre ouvert, mais sans lui retirer sa fonction principale de découvreur. Voici le projet de la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, tel qu’il vient d’être exprimé aux intéressés. « N’est-ce pas du bricolage ? », interroge Valérie Baran, directrice du Tarmac.

Théâtre ouvert, créé en 1971 par Lucien et Micheline Attoun et actuellement dirigé par Caroline Marcilhac, est un lieu qui a une grande histoire et qui bénéficie de la puissance de son passé. Le Tarmac est moins connu : il a succédé en 2005 au Théâtre international de langue française (Tilf). D’abord ancré dans le parc de la Villette, il a ensuite pris la place du Théâtre de l’Est parisien (TEP). Déjà un jeu de chaises musicales qui supprimait une salle, mais, là, le personnel (sauf la directrice, Catherine Anne) avait été conservé.

Valérie Baran a donné à son établissement un souffle incroyable. Pièces, ballets, performances, stand-up venant d’Afrique, de la Caraïbe, du monde arabe, mais aussi – plus rarement – du Québec, de Belgique et de Suisse, ont composé un programme très riche. Une politique d’adresse au public et de tarifs très bas (15 euros la place sur abonnement) a fait venir nombre de spectateurs (75 % de taux de remplissage), bien souvent absents des habituelles salles de théâtre. « Nous sommes le bébé du TEP de Guy Rétoré et du Tilf de Gabriel Garran, donc un théâtre populaire qui accueille toutes les classes sociales, explique Valérie Baran. Ici, on trouve d’autres programmes qu’ailleurs, et du dialogue, du partage, du débat… » Selon une étude réalisée avec Sciences Po, le public du Tarmac couvre une tranche d’âge de 18 à 44 ans. Lorsqu’on s’y rend, la passion, la diversité et la fête populaire y sont plus sensibles que dans la plupart des autres salles de la capitale !

Devant l’éventualité d’une fermeture, les protestations se sont multipliées, avant et après la soirée de soutien qui s’est tenue le lundi 12 février. Pour le Syndeac, le syndicat des structures subventionnées, « si la méthode de la ministre est de résoudre les questions de bail d’un acteur culturel par le délogement et la négation du travail d’un autre, alors nous savons désormais à quoi se résume son projet de politique publique. L’exemple est donné par l’État à l’ensemble des collectivités territoriales partenaires du ministère des manières boutiquières et brutales avec lesquelles on peut abattre ou disposer des projets, des équipes, du travail et de l’histoire des lieux culturels ».

De fait, Valérie Baran a appris par texto la disparition programmée du Tarmac le 7 février, alors qu’elle se trouvait aux Antilles. Suivi par un communiqué de presse diffusé par le ministère. « C’est d’une violence inouïe, décrit-elle, jamais atteinte à ma connaissance dans ce type de situation. »

Le ministère mettra fin au Tarmac en décembre 2018, Théâtre ouvert, lui, emménagera dans ses nouveaux locaux le 1er janvier 2019 et sera chargé de proposer un projet francophone. Catherine Tasca, qui préside le conseil d’administration de Théâtre ouvert, assure que la structure va devenir francophone. « Mais ce travail se fait sur des années, objecte Valérie Baran. Dieudonné Niangouna est à présent familier du public français, mais nous le soutenons, avec Avignon, avec Limoges, depuis 2001. Tant d’autres, comme la Franco-Roumaine Alexandra Badea, ont émergé au terme d’un long soutien. »

L’association Décoloniser les arts, qui milite pour dépasser l’idée de francophonie, « signe l’appel à la défense du Tarmac, tout comme nous appellerions à la défense de Théâtre ouvert. Nous nous opposons à la destruction de tels espaces culturels, parce qu’ils sont les seuls, à ce jour, ouverts à tou(te) s les auteur(e) s, à tou(te)s les artistes, et particulièrement aux artistes venant des anciennes colonies ou des territoires d’outre-mer (dont la trop rare diffusion pose problème) ». Beaucoup de professionnels condamnent cette décision qui met à mort une entreprise populaire et rappellent que Théâtre ouvert est d’abord une cellule de recherche, et non une association tournée vers le public.

En une semaine, l’appel à la défense du Tarmac a recueilli 9 900 signatures. Les témoignages reçus par le théâtre révèlent que les artistes du monde francophone se sentent spoliés. « Ils savaient qu’il y avait le Festival des francophonies de Limoges et nous, explique la directrice. Ils voient qu’une porte se ferme. Ils ne sont pas dupes. Les journaux et les radios parlent de notre fermeture à Brazzaville, à Montréal. Partout. » Elle évoque par ailleurs le peu d’échanges avec le ministère de la Culture. La Direction générale de la création artistique (DGCA) ne s’est manifestée que deux fois en un an et demi, et des discussions sont en cours actuellement avec les conseillers de la ministre. « Ce qui est incompréhensible, c’est qu’une telle décision est en totale contradiction avec les propos d’Emmanuel Macron », souligne Valérie Baran, insistant sur l’absolue nécessité de défendre les lieux francophones et de préserver ce lieu populaire. Et de conclure : « Ce qui se passe est très méprisant pour les artistes et pour le public. »

Le Tarmac, 159, av. Gambetta, Paris XXe : 01 43 64 80 80 ou www.letarmac.fr

, 19 février 2018